L’Idéal Féminin Romantique, faux sublime et vrai monstrueux (ou La Femme Néo-gothique)

Le terme « romantisch » allemand du XIXe siècle désigne l’indéfinissable, le magique, l’inconnu, le lugubre, l’irrationnel et le mortuaire. Ce terme, repris en France par « romantique », est utilisé notamment pour décrire les œuvres présentant une manière de voir et des sentiments semblables.
Même si le Romantisme a débuté avant le XIXe siècle, c’est celui-ci qui va le transformer en véritable art de vivre, notamment sous le règne de Louis-Philippe (Monarchie de Juillet, 1830 à 1848). Littérature, arts plastiques, architecture, musique, mode, mobilier construisent un véritable mythe romantique basé sur l’exaltation des sentiments.

La femme est au cœur du Romantisme. Loin de la libérer, ce courant artistique va la stigmatiser en deux groupes bien distincts : la femme traîtresse, trouble, ambiguë, macabre et érotique, et la femme pure, idéale, évanescente, victime (et/ou morte). La première est indépendante de l’homme, et lui fait donc peur en même temps qu’elle l’attire, et la deuxième le rassure car elle est totalement dépendante de l’homme, elle le pousse à l’idéal des sentiments et il doit la protéger de toute formes d’agressions.

Physiquement, l’idéal féminin est le même dans les deux cas : peau pâle, voire maladive (les cernes sont très prisées car elles sont la preuve d’une vie intérieure tumultueuse empêchant le sommeil réparateur), yeux noirs ou bleus, cheveux blonds pâles ou noirs de jais. Cette esthétique répond
parfaitement à la mode néo-gothique, et aux élans passionnés qui doivent habiter toute œuvre. Jules Barbey d’Aurevilly décrit magnifiquement l’idéal féminin romantique :
« Quand ses cheveux noirs luisaient déroulés sur des épaules qui semblaient faites de lumière, il y avait là assez pour l’amour de cent poètes et le bonheur de tout un enfer ! »

L’enfer, les monstres qu’il engendre, est bien présent dans les œuvres romantiques de la Monarchie de Juillet, mais cette monstruosité est rendue esthétique : avec les Romantiques, la beauté se libère du carcan des canons classiques, aussi le laid n’en ai plus l’opposé mais le complémentaire. Dans sa
préface de Cromwell, Victor Hugo écrit d’ailleurs : « Le beau n’a qu’un type ; le laid en a mille. »

(c) National Trust, Sizergh Castle; Supplied by The Public Catalogue Foundation

Le monstrueux va de pair avec l’exaltation des sens romantiques et s’insère parfaitement dans les décors néo-gothiques de l’époque. Il peut être physique, alors souvent placé à côté de l’idéal esthétique, comme figure de faire-valoir et/ou repoussoir : les extrêmes s’attirent irrésistiblement à
cette période (tels Quasimodo et Esméralda, dans Notre-Dame-de-Paris, Victor Hugo, 1831). Mais le monstrueux se montre également dans l’être humain, et les écrivains comme les peintres explorent les recoins sombres de l’être humain, afin d’en faire sortir le monstre (tel Auguste Dorsay,
le héros du Cachet d’Onyx de Barbey d’Aurevilly, merveilleusement beau, marquant son ancienne maîtresse de son cachet de cire, à l’endroit du coeur, par pur orgueil, car elle est sa propriété). Ce thème est déjà présent dans la littérature depuis des siècles, cependant, avec les Romantiques, le monstre humain prend de l’ampleur : soit il est acceptable car animé de sentiments nobles, il peut se faire justicier. Soit le monstre humain est présent sous une enveloppe charnelle belle, agréable, angélique, principalement masculine, ce qui accentue le côté terrifiant de ses pensées et actions.
Comme le fait remarquer Giorgio Agamben dans son livre L’Homme sans contenu, les Romantiques utilisent volontiers la monstruosité et l’horreur pour éviter d’être « de bon goût », c’est-à-dire sans excès, sans extravagances, plats, lisses, sans effets, ennuyeux.

Le goût de l’excès et de la terreur se retrouve sur les scènes de spectacles, grâce notamment à l’abolition de la censure sur scène  : les salles du Boulevard du Temple proposent un répertoire violent, où empoisonnements, viols et assassinats abondent, ce qui vaudra au boulevard son surnom
de Boulevard du Crime (en plus d’avoir été le théâtre de l’attentat de 1835 contre Louis-Philippe et qui fera de nombreuses victimes). Au Cirque Olympique, les grands spectacles patriotiques sont monstrueusement grandiloquents : vrais chevaux, décors grandioses et odeurs de poudre attirent une foule de spectateurs.
Les nouveaux auteurs dramatiques romantiques que sont Victor Hugo, Alexandre Dumas, Alfred de Musset, et Alfred de Vigny, désirent un théâtre plus libre, dégagé des canons classiques et « submergeant le public d’émotions multiples ».

Cet excès, l’excès de romantisme, fige la femme dans deux esthétiques dont elle se retrouve prisonnière : la première, pure et idéale, dont le modèle est suivi par toutes les femmes bourgeoises, représente la norme romantique, conventionnelle, de l’époque (une sorte de sylphide douce et évanescente). La deuxième esthétique, trouble et macabre, par l’image qu’elle renvoie, attire tous les romantiques, c’est-à-dire les artistes et écrivains, et les
aspirants romantiques, c’est-à-dire les bourgeois suivant la mode.

Vous pensiez que nous, femmes du XXIe siècle, sommes esclaves d’une image prédéfinie par les hommes ? Oui, certes, nous devons nous en libérer, mais nous avons aujourd’hui la liberté de choisir, même si cela engendre des situations inconfortables. Mais la femme du XIXe siècle était encore plus mal lotie que nous, parce qu’elle n’avait pas le choix ! Ce n’est pas un hasard si les suffragettes naissent à cette époque… Certes, il y a eu des femmes qui ont osé briser les codes au XIXe siècle, mais pas forcément celles que l’on croit. J’admire plus les suffragettes que Georges Sand par exemple, qui correspond à une certaine image attendue par la société, et conforme aux normes de l’époque, même lorsqu’elle s’habille en homme et fume le cigare (même si j’aime beaucoup ses écrits par ailleurs).

(c) National Trust, Sizergh Castle; Supplied by The Public Catalogue Foundation

Ouvrages utilisés :

  • Umberto Eco (sous la direction de), Histoire de la Beauté, Paris, Flammarion, 2004
  • Jules Barbey d’Aurevilly, Le Cachet d’Onyx, Toulouse, Ombres, 1992, (édition originale en 1831)
  • Victor Hugo, préface de Cromwell, in Oeuvres Complètes, Paris, Lecou et Hetzel, 1854 (texte original de 1827)
  • Giorgio Agamben, L’Homme sans contenu, Paris, Circé, 1996
  • Inès Rieul, Le public de théâtre à Rouen sous la Monarchie de Juillet, in Le Public de province au XIXe siècle, Actes de la Journée d’étude organisée le 21 février 2007 par Sophie-Anne Leterrier à l’Université d’Artois (Arras)
  • Vincent Robert, Théâtre et Révolution à la veille de 1848, in Actes de la recherche en sciences sociales, Paris, Le Seuil, 2011
  • Archives de la Bibliothèque de mises en scène et de documentation théâtrale, Association de la Régie Théâtrale, http://www.regietheatrale.com

Ce texte est le fruit d’un réel travail universitaire réalisé pendant mon master 1, au sein d’un cours d’art plastique. J’ai ici coupé, reformulé et résumé le texte original, qui est beaucoup plus long. Je vous remercie donc de ne pas l’utiliser, ni d’en faire des copies. Soyez vous-même, pas un copier-coller d’un autre universitaire !

Un travail plastique sert également de support à ce texte. Il s’agissait d’une mini BD, donc je vous donne ici les première et quatrième de couverture :

Pour plus d’images de femmes de l’époque, voyez mon board pinterest : https://www.pinterest.fr/mlleaartus/romantisme-xixe-si%C3%A8cle/

Belle journée !

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