Elena Izcue, ou l’art de réutiliser l’art précolombien

Elena Izcue, il y a deux mois, je ne connaissais pas. Mais lorsque j’ai découvert, au détour d’un rayon de médiathèque, le catalogue de l’expo ayant eu lieu au Musée du Quai Branly en 2008, franchement, j’ai été ébahi par la modernité qui se dégage des travaux d’Elena !

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Elena Izcue est née en 1889. Sa vocation de dessinatrice se déclenche tôt, et en 1910, elle suit des cours de dessin à Lima. En 1919, l’École des Beaux-Arts de la ville est créée, et Elena fait partie de la première promotion d’artiste entièrement formés au Pérou. Cette nouvelle génération d’artistes présente la particularité de combiner une très forte aspiration nationaliste et quête d’authenticité. Une sorte de mélange entre nationalisme politique et modèle classique européen du XIXe siècle se fait jour donc à l’École. Il y a cette idée d’une art « national », qui se manifeste chez Elena par cette volonté de faire revivre l’art précolombien de manière moderne.

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En 1921, elle rencontre Rafael Larco Herrera, un riche philanthrope qui désire faire d’elle sa collaboratrice (en vrai hein, pas de promo-canapé, il admire réellement son travail), car il désire promouvoir l’archéologie péruvienne, en développant des écoles modernes. Elle se consacre donc à des études de l’art précolombien, qu’elle lie à la fois à l’enseignement et aux arts décoratifs.

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Elle ne reproduit pas fidèlement les matériaux, ce n’est pas son centre d’intérêt : Elena préfère travailler à l’unification, la synthèse. Elle fait des choix artistique : par exemple, l’art Nasca, les tissus Paracas et l’art Moche seront étudiés, qui sont issus de culture côtières. En revanche, elle n’étudie pas l’art Chavin (le dessin rigide, linéaire et l’iconographie ne semble pas lui convenir, elle les trouve peut-être trop menaçants), ni le répertoire Inca.

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L’art Nasca (ou Nazca)

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Les tissus Paracas

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L’art Moche

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L’art Chavin

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L’art Inca

Au Pérou cohabite deux types d’arts décoratifs : en province, on a recours à l’artisanat local pour les meubles, l’orfèvrerie et les tapis, mais à Lima, les classes aisées préfèrent la production industrielle européenne et n’ont rien à faire de l’artisanat local, jugé trop « plouc » pour eux, qui veulent se distinguer et sortir du lot (donc copier les européens). Il n’y a donc pas de production nationale originale au sens pur du terme. Le travail d’Elena se révèle donc une prouesse exceptionnelle pour l’époque, car elle réutilise les motifs précolombiens dans un but purement décoratif.

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En 1921 a lieu le centenaire de l’Indépendance, pour cette occasion Elena et sa sœur (elles travaillent toujours ensemble) présentent un « salon incaïque » (ironique puisqu’Elena ne se sert jamais de dessins incas) dans le Musée National. C’est donc la première réelle tentative d’application du dessin précolombien à la décoration moderne, mais les réactions sont mitigées : si les officiels s’enthousiasme de ce nationalise réussi, et les visiteurs affluent mais certains ont quand même du mal à accepter cet héritage culturel qui est pour eux rétrograde, trop « sauvage ».

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La même année, un nouveau musée est crée par Victor Larco Herrera, et il demande aux sœurs d’y créer un atelier d’art décoratif en son sein. Les objets réalisés dans celui-ci sont exposés dans la boutique du musée, et dans certaines vitrines de boutique de Lima, prônant un « art national authentique ». En 1924, il vend le musée à l’État, et la production de l’atelier est arrêtée.

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Et en 1926, elle livre THE book : L’Art péruvien à l’école, c’est-à-dire une étude méthodique de l’art précolombien, destinée à être étudié en classe, il y a deux tomes, un pour les tous jeunes et un pour les plus grands. Ils sont illustrés par des centaines d’aquarelles de motifs. C’est une véritable révolution : l’intérêt pour cette archéologie existe et les études de cet art existent, mais elles sont souvent le fruit d’un travail scientifique, rarement artistiques. Elena produit ces livres dans une démarche de recherche plastique qui saute aux yeux dés que l’on ouvre ses livres.

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Ces livres sont créés dans le but de favoriser le développement d’une industrie artisanale locale. Les motifs présentés sont isolés de leur contexte originel, il n’y a aucune explications de leurs cultures d’origines ou symboliques, pas de références. Tous les styles et époques sont mélangés en une équivalence formelle, ce qui suggère une matrice culturelle péruvienne générale et cohérente, abolissant l’hétérogénéité réelle des différentes cultures du pays. On affirme donc en même temps l’existence d’un art péruvien et un héritage spirituel commun, dans une volonté de nationalisme convaincu.

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Les livres auront énormément de succès, au niveau national mais surtout international, et on voit fleurir en même temps des livres sur l’archéologie péruvienne, et un ballet « incaïque » est même crée à l’Opéra de Paris par Marguerite d’Harcourt. A ce moment-là, ce que l’on appelle l’art « nègre » a beaucoup de succès à Paris et se propage jusqu’à Lima, on suggère donc une comparaison entre ce primitivisme et l’art précolombien, c’est ce qui explique le succès des livres d’Elena, qui est traduit en anglais et en français. Le mauvais côté de ce succès, ce que l’on assimile les artisanats dits « indigènes », l’art précolombien et l’art infantile. Bien sûr, ce rapprochement est absurde, l’art des différentes cultures précolombiennes est très élaboré en réalité. On rapproche également la géométrisation des motifs comme un procédé illustrant l’essence de l’art précolombien, ce qui est faux bien sûr, mais convient bien à la tendance Art Déco du moment.

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Elena quitte le Pérou en 1927, avec sa sœur, grâce à une bourse d’étude de 2 ans. Elles s’installent à Paris et entament un intense processus d’apprentissage dans plusieurs ateliers, en décoration d’intérieur, arts graphiques, reliure, affiches, etc. Elles se rapprochent de la tendance primitiviste et moderniste, découvre Gauguin. Elena grave et sculpte sur bois en 1928, et exprime le désir d’appliquer l’art précolombien à la vie moderne : elles créent donc porcelaines, céramiques, tissus, foulards à partir de cette année. Tout cela rencontrera énormément de succès, les foulards seront notamment réalisés en collab avec la maison Worth, THE consécration parisienne !

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Les sœurs se diversifient, louent un atelier plus grands, travaillent pour d’autres firmes et pour une clientèle privée également. Le textile se vend très bien, car la même année, la première grande exposition d’art précolombien se tient à Paris, au Louvre. Il est facile à l’époque, en France, pour un artiste, de travailler pour les arts décoratifs, car ceux-ci sont valorisés, beaucoup d’artistes créeront donc des textiles, objets, décors…

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Tous les textiles des sœurs sont imprimés artisanalement, Elena refuse de massifier le travail, d’abord parce que cela demande un investissement de base conséquent qu’elle ne peut se permettre, et ensuite, parce qu’elle désire garder le contrôle de la production.

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Anecdote : c’est suite à sa rencontre avec Elena qu’Elsa Schiaparelli introduira le rose shocking, typique des textiles de Lima, dans ses collections. Elena créera des boutons pour la maison également.

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Mais bientôt surgit la crise de 1929. La vie est difficile en France, les réserves s’épuisent et Elena décide de trouver de nouveaux clients. En 1935, elles organisent une exposition et un voyage à New-York, grâce à Malvina Hoffman (sculptrice), et Anne Morgan (riche héritière, et grande cliente d’Elena). Il faut savoir que c’est une grande première : même pendant la politique du bon voisin dans les années 30, où le faux-semblant sera de mise, les USA auront du mal à reconnaître l’aspect artistique, culturel et important de l’art précolombien. En 1933, cela commence à changer car le MoMa organise l’exposition « Sources amérindiennes de l’art moderne », et l’art précolombien commence à s’y exporter.

Elles rentrent à Paris et reçoivent ensuite d’importantes commandes, mais ont du mal à les honorer à cause du caractère artisanal de leur production. Elena n’accepte donc que les commandes pouvant se réaliser à taille humaine dans l’atelier de Paris. Sa dernière œuvre significative sera un travail avec le designer Reynaldo Luza pour la décoration du Pavillon du Pérou de l’Exposition Internationale de Parsi, en 1937.

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En 1938, elles quittent Paris à cause de la guerre, et embarquent pour New-York, où les sœurs réalisent la décoration du pavillon péruvien pour la Foire Internationale de 1939.

Elles rentrent ensuite, contraintes par leurs moyens, au Pérou. Le pays a changé en leur absence, et elles ont du mal à se réadapter à cette vie. Elles font savoir dés leur retour leur volonté d’encourager le développement des artisanats locaux et de reprendre leurs tâches pédagogiques en arts appliqués, et reçoivent l’approbation et le soutien du gouvernement. Elena obtient la direction du Taller Nacional de Artes Graficas Aplicadas, instauré en 1940 pour favoriser l’artisanat par le développement d’ateliers locaux. Le but est de restaurer et perfectionner les techniques ancestrales afin de les appliquer au design contemporain. C’est un projet très dynamique qui rayonne à l’étranger, mais qui diminuera progressivement pour se réduire considérablement dans les années 50 (la mode art déco est passée). Les sœurs mettent donc un terme à leurs fonctions.

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Dans les dernières années, la production d’Elena faiblira, elle ne présentera quasiment plus son travail publiquement. Sa santé se détériore sérieusement dans les années 60, et elle mourra en 1970 des suites d’une longue maladie, plusieurs années avant sa sœur (Victoria).

Son travail tombera dans l’oubli, et elle sera absente pendant longtemps de l’histoire de l’art péruvien. Elena est pourtant une pionnière, elle a proposé une recherche artistique originale et personnelle, en conciliant sources ancestrales péruviennes et art déco contemporain.

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Je regrette juste que dans un souci de nationalisme exacerbé, la culture péruvienne, riche de beaucoup d’ethnies différentes, ait été stéréotypée en une seule forme de motifs, avec une disparition des particularités et des symboliques.

Un moyen-métrage est visible sur http://izcue.perucultural.org.pe/

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