Francisco Salamone, ou l’art de l’architecture fasciste

Oui oui, vous avez bien lu, cet article est dédié à un architecte qui avait des opinions politiques plus que contestables. Mais son œuvre reste aujourd’hui l’une des plus remarquables architectures moderniste / Art Déco de toute l’Argentine, voire de toute l’Amérique du Sud. Et reste l’un de mes architectes favoris. Son travail fait pour moi écho au mouvement architectural scandinave nommé « Romantisme National » (puis « Grâce Suédoise »), mais en plus imposant, plus fort visuellement. L’art de Salamone fait écho également à l’architecture fasciste italienne (1922-1943), c’est-à-dire une inspirations néo-classique (un peu moins accrue chez Salamone tout de même) avec un petit air de statues « stalinistes » russes… Ce type d’architecture prête encore à débats, à cause des implications politiques qu’elle sous-entend.

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Francisco Salamone est argentin, né en 1897 et mort en 1959, originaire de Buenos Aires mais né en Sicile. Son père est lui-même architecte d’origine sicilienne et Francisco est l’un de ses 4 fils. En 1917, il obtient un diplôme en architecture et ingénierie civile à l’Université, et intègre 4 ans plus tard la Societad Central de Arquitectos. Il se marie avec la fille du Vice-Consul de Bahia Blanca, d’origine austro-hongroise, et dont il aura 4 enfants.

Il se lie d’amitié notamment avec Manuel Antonio Fresco, le gouverneur très conservateur et nationaliste de la province de Buenos Aires (1936-1940), et c’est sans doute pour cette raison que la province lui passe plus de 60 commandes publiques dans 25 municipalités différentes, entre 1936 et 1940. Durant cette période, la province reçut beaucoup d’améliorations en terme d’irrigations, de routes, de constructions et de réseaux de communications.

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(carte présentant les principales constructions de Salamone dans la province de Buenos Aires)

Précisons le contexte : les années comprises entre 1930 et 1943 sont nommées la « Décennie Infâme » en Argentine. Quatre dirigeants se succéderont : Uriburu, Justo, Ortiz et Castillo. Ces années sont ainsi nommées par l’historien José Luis Torres, et elles sont synonymes de fraudes, d’abus, de corruption et de persécution des opposants (plusieurs anarchistes furent assassinés). La seule chose bénéfique, si l’on peut dire, que l’on ressort de ces années, fut l’exploitation agricole  et bovine massive favorisant une exportation et donc, pas mal de travail en perspective pour les habitants, une décision notamment prise par rapport aux répercussions de la Crise de 1929, qui frappa très durement l’économie argentine puisque 80% de ses revenus dépendaient de l’exportation. Malgré cette forte exploitation de la terre et des bovins, ainsi que des facilités accordées aux éleveurs et exploitants, l’Argentine eut beaucoup de mal à se sortir de cette crise économique majeure (malgré également une politique d’industrialisation massive qui eu pour effet de joncher la pampa de ruines et de favoriser la désertification des campagnes). Mais ce fut également une période très sombre pour l’Argentine, où le déséquilibre social était radicale et la main-mise de l’État s’étendait sur tous les domaines (beaucoup de Comités de contrôle furent créés). L’Argentine commença à perdre son visage authentique : les différents gouvernements favorisèrent l’implantation d’industries étrangères, notamment dans le domaine du textile, du caoutchouc, de la chimie et de l’électronique. Des routes furent construites afin de concurrencer la main-mise du ferroviaire sur les transports. L’Argentine se modernisa et en même temps, seule la pampa, pratiquement déserte en dehors de quelques bourgades, garda son visage argentin typique (et sec, aussi…).

Le nationalisme y est donc galopant, d’autant plus que la plupart des dirigeants et de leurs partisans s’inspirent fortement du régime de Mussolini alors en vigueur en Italie. Salamone, de par ses origines italiennes, est donc forcément hyper bien vu par ses même dirigeants.

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(la fontaine Maria Alejandra à Laprida)

Salamone a eu une vision très personnelle du modernisme : il mélange allégrement le Futurisme italien et ses mouvements verticaux avec le Style International très géométrique, le tout à des fins idéologiques malheureusement totalitaires : les proportions massives et imposantes, l’élan vertical des tours font écho à la prise de pouvoirs de la civilisation sur les peuples « indigènes ». En effet, les commandes publiques passées à Salamone se trouvent dans un rayon de 500 km autour de Buenos Aires, dans des villes rurales peu développées issues de la colonisation autour du chemin du fer, et également en ex-territoire indien, où les populations sont fortement métissées et où cette communauté est encore bien présente. L’État tient donc à mater tout le monde et à écraser la résistance par cette vision de toute puissance. C’est un cas récurrent dans tous les régimes totalitaires : l’architecture et l’art sont de formidables moyens de propagandes pour ce type de régime. De fait, les bâtiments officiels créés par Salamone sont solennels, fortement spectaculaires, surtout lorsqu’ils surgissent de la pampa : ils apparaissent encore plus démesurés. Le gigantisme anguleux des hôtels de ville proclame donc avec éclat la suprématie du pouvoir en place et central sur toutes les communautés, un message politique renvoyant notamment au fascisme italien (les constructions édifiées pendant les années Mussolini font preuve du même « élan »).

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(les éclairages publics de Laprida)

Les constructions de Salamone se séparent notamment en trois groupes : les  hôtels de ville, les abattoirs, les cimetières (l’État a même main-mise sur la mort, c’est dire). Vous remarquerez que les hôtels de ville répondent tous aux même proportions, avec une grande tour/mirador centrale.

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(l’Hôtel de ville de Carhué)

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(l’Hôtel de ville de Guamini, vous remarquerez la restauration intervenue entre la deuxième et la première photo…)

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(l’Hôtel de ville de Gonzalez Chavez)

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(l’Hôtel de ville de Rauch)

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(l’Hôtel de ville de Pringles)

Les abattoirs sont aujourd’hui quasiment tous fermés, voire en ruine, car l’industrialisation massive et rapide les a rendus obsolètes très vite. Ils restent cependant très spectaculaires, preuve architecturales de la suprématie de la région dans le domaine de la production bovine, un nationalisme exacerbé.

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(l’abattoir de Azul)

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(l’abattoir de Balcarce)

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(l’abattoir de Pringles)

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(l’abattoir de Guamini, et ses grafs intérieurs)

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(l’abattoir de Epecuen, une ruine surgissant au milieu de la pampa désertique, un vrai décor d’horreur style Walking Dead…)

Les cimetières sont mes préférés (non je ne suis pas bizarre). Leurs portails sont spectaculaires, et font écho à la tradition latino-américaine de la « ville des morts », une ville dans la ville, un royaume à part entière (je vous renvoie à mon article sur la Santa Muerte pour comprendre le lien très fort qu’entretient l’Amérique latine avec la mort). Le deuil, la solennité sont exacerbés dans ces cimetières par des symboles héroïques ou doloristes renvoyant à la notion d’immortalité.

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(le cimetière de Laprida, avec ce Christ démesuré)

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(le cimetière de Saldungaray, avec cette auréole gigantesque)

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(le cimetière de Azul et son Ange de la Mort impressionnant, sans doute mon préféré ! Si un jour vous allez à Azul, faites un tour dans la partie ancienne de ce cimetière, les mausolés et chapelles y sont vraiment très beaux)

Après 1943, Salamone et sa femme déménagent à Buenos Aires mais il tombera peu à peu dans l’oubli et ne fera que deux bâtiments publics après cette date. A sa mort, il n’aura droit qu’à quelques lignes dans les journaux, et ses os ne connaîtront guère le repos puisqu’ils seront déménagés deux fois au moins (je ne sais pas bien pourquoi).

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(la nécro de Salamone, succincte et brève)

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(Les deux chapelles où Salamone fut successivement transféré)

Ainsi est mort l’un des plus talentueux architectes argentins : dans l’oubli le plus total, à la suite de ces opinions contestables en matière de politique. Je sépare toujours l’artiste de ses opinions : sinon, je ne lirai plus Céline par exemple, alors que c’est l’un des écrivains les plus talentueux de la langue française. Je considère donc que les bâtiments de Salamone ont une place très importante dans l’histoire du pays : certes, c’est du nationalisme exacerbé, mais ces monuments sont époustouflants, il s’en dégage quelque chose de très fort et il est regrettable de les voir à l’abandon. Vouloir faire à tout prix table rase (au sens propre, détruire des bâtiments) pour « oublier » une partie gênante de son histoire, pour un pays démocratique, c’est agir en régime totalitaire : après tout, n’est-ce pas ce que font tous les envahisseurs, dictateurs du monde entier lorsqu’ils font main basse sur un territoire ? Ils détruisent systématiquement les symboles religieux ou politique du passé pour en installer de nouveaux. Détruire l’histoire pour la réécrire n’est pas démocratique, mais totalitaire. Vivez avec ces ruines ou ces monuments d’un temps passé. Même si ce sont des témoins gênants, ils n’en font pas moins partie de l’Histoire (beaucoup de personnes et intellectuels travaillant dans le patrimoine, l’histoire, l’art ou l’architecture déplorent aujourd’hui la destruction des monuments communistes russes, qui étaient de véritables prouesses techniques, mais on peut citer les grands Boudhas, les vestiges de la Chine ancienne, et tant d’autres disparus…).

Aujourd’hui, le travail de Salamone est reconnu comme l’une des architectures majeures de la période Art Déco dans le monde. La ville de Buenos Aires organise même un circuit découverte de ses bâtiments de style Art Déco, en s’appuyant sur le travail de Salamone.

Le photographe Esteban Pastorino Diaz a réalisé un très beau travail photographique sur le patrimoine architectural laissé par Francisco Salamone :

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(plus d’infos sur sa page web : www.estebanpastorinodiaz.com/ )

Belle journée !

7 Replies to “Francisco Salamone, ou l’art de l’architecture fasciste”

  1. bonjour,
    C’est la première fois que l’on trouve un site en français parlant du travail de l’architecte Salamone et la carte que vous publiez nous interroge sur certaines villes telles que Puán, Pirovano, Urdampilleta, Navarro et Coronel Vidal qui apparemment ne sont pas de Francisco Salamone. Sur quoi vous appuyez-vous pour dire que ces édifices ont eté conçus par Salamone dans ces cinq villes pré-citées ?
    Merci.

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    1. Bonjour, il est en effet compliqué de trouver des infos en français sur cet architecte (d’autant que je ne parle pas espagnol, cela n’a pas facilité mes recherches). Il est possible que je me sois trompée sur certains lieux concernant la carte, mais je n’ai pas précisé dans mon article que certains lieux ont été détruits et certains, jamais réalisés, je n’ai pas fait de différence sur les lieux de la carte. Vous pouvez trouver des images et des articles intéressants sur le blog http://francisco-salamone.blogspot.com/, où absolument tous les lieux sont répertoriés, y compris ceux qui ont été détruits ou non réalisés. Bonne recherche ! (le blog est en espagnol)

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      1. bonjour
        Ce qui nous a étonné sur la carte que vous avez produit, c’est qu’elle répercute les mêmes erreurs que celles qui figurent dans certains livres et même au centre d’interprétation de Saldungaray.
        En effet il a eté démontré que l’architecte qui a travaillé sur Puan, Urdampilleta, Pirovano et Coronel Vidal est Marseillan et non pas Salamone. ( il suffit de voir ces réalisations pour comprendre qu’il n’y a pas la patte de Salamone).
        D’autre part, après de nombreuses recherches sur place ou dans des blogs ou livres, nous n’avons jamais rien trouvé sur la ville de Navarro ayant eté executé par Salamone. ( cette ville ne figure pas non plus dans les projets non réalisés ni dans les oeuvres démolies).
        Quant au blog de Alejandro Machado, c’est un très bon blog que nous consultons régulierement mais qui a aussi quelques manques.
        En effet il parle très peu du mobilier intérieur art déco ( et très bien conservé) dans les municipalités,
        de quelques délégations municipales qui sont parfois difficiles d’accès, et aussi par ex du christ de Arroyo Cuarto dans le partido de Saavedra.
        Nous avons aussi pour référence les livres des architectes Juan Ignacio Ruffa, Alejandro Novacovsky et Felicidad Paris Benito et différents blogs, c’est ainsi que nous avons pu consulter le votre.
        Cordialement

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  2. Bonjour,
    Ok, merci pour toutes ces précisions, mais je ne suis absolument pas spécialiste de l’œuvre de Salamone (et ne prétends pas l’être), donc, mon article ne se voulait ni érudit ni encyclopédique, il y a donc fatalement des erreurs. Mon domaine étant les arts plastiques, et non l’architecture, je n’ai pas poussé mes recherches au-delà d’un certain stade, vu qu’il s’agissait uniquement d’un article informatif. Étant à l’époque en pleine rédaction de mon mémoire de master 2 en arts plastiques, je n’avait que peu de temps à consacrer au blog, cela s’est forcément répercuté sur les articles (cet article fut écrit bien en amont de sa publication, et bien qu’ayant terminé mon mémoire, je ne l’avais pas retouché).
    En tous les cas, vous semblez plus informé que moi sur Salamone, donc, j’espère que vos précisions serviront à mes lecteurs (bien que ce blog soit officiellement mort, les archives restant cependant ouvertes). Merci donc pour vos précisions,
    Cordialement

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    1. bonjour Alexandrine

      Votre blog en français est très intéressant car il fait connaitre le travail d’un architecte pratiquement inconnu en Europe.
      Notre interêt pour Francisco Salamone vient de la rencontre de curieux édifices art déco dans des petites villes très provinciales de la province de Buenos Aires qui nous ont intrigué, il y a 5 ou 6 ans au hasard d’un de nos voyages. ( qui était surtout axé sur la recherche des émigrants français dans cette province)
      Cela nous a amené à nous intéresser à Salamone et à son travail gigantesque.
      Au fil des ans nous avons réussi à visiter la quasi totalité de son oeuvre dans cette immense province de Buenos Aires mais aussi ses réalisations dans celles de Cordoba ou de Santa Fe.
      Bien qu’il commence maintenant a être réhabilitė en Argentine,( 3 centres d’interprėtation et création de la ruta de Salamone) il y a très peu de touristes ėtrangers qui visitent ces sites, par contre cela nous a permis d’avoir facilement accés aux intérieurs des municipalité et de pouvoir prendre des photos du mobilier. ( même dans les salles où le personnel travaillait)
      Nous n’avons pas non plus de sympathie pour le personnage, mais simplement pour son oeuvre,
      il a réalisé un travail colossal sur une période très courte ( 4 ans)
      Cordialement

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