La nouvelle broderie gothique

(cet article est une spéciale dédicace à Justine, l’une de mes collègues médiatrices supers sympas au FHEL de Landerneau, et qui fait de la broderie en mode F*CK)

Vous l’avez peut-être remarqué (ou pas), mais la broderie connaît actuellement un renouveau. Et là, je vous renvoie à mon article sur les artistes féministes qui se réapproprient la broderie, traditionnellement médium féminin dans les cultures d’Europe occidentale. Today, je suis particulièrement amoureuse de la nouvelle broderie à tendance gothique, à cause notamment des motifs. La plupart des brodeuses (oui, ce sont en majorité des femmes) sont douées en dessin, et cela se ressent dans leurs broderies. Les quelques artistes que je partage ci-dessous ont des styles très différents. Certaines font des broderies uniques, d’autres font des broderies téléchargeables, mais toutes ont des styles admirables. J’espère que cela vous plaira…

Adipocere (un classique, mais commençons pas le classique)

Your gothic granny (aka Rachel Dreimiller, des modèles téléchargeables vraiment sympa, dans un style très pur)

Fevernest (aka Elsa Olsson, artiste textile que j’adore) (et son tumblr)

Veiled Mirrors (aka Anna, dont j’adore à la fois les broderies, très mystiques, et aussi les collages, vraiment superbes)

Alifera (aka Alina Fera, dont tous les modèles sont téléchargeables)

Mila Rosha (brodeuse et dessinatrice dans un style glam goth et mystique)

J’espère que vous ferez de belles découvertes, il y a énormément de talentueuses brodeuses dans un style gothique…

Belle journée !

 

La femme habillée en homme : réaction sociétale, revendications et mode

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(Tilda Swinton, photographiée ici pour le Vogue Homme italien)

Avant l’article sur les rapports entre retour à la Nature et artistes féminines, voici un petit article expliquant (enfin, tentant d’expliquer) les tenants et les aboutissants de la femme habillée en homme. Cet article est une forme de résumé d’un passage de mon mémoire, et j’attends avec une certaine impatience vos réactions (et/ou suggestions, personne n’ayant la science infuse). Je me suis rendue compte que je n’avais pas mis de bibliographie pour mon article précédent sur le fait d’être artiste ET femme. Ici, vous trouverez des références à des textes au sein même de l’article.

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(des femmes en pantalons, années 30 et 40)

Les méthodes publicitaires fonctionnent de la manière suivante : la société est divisée en groupes, puis en sous-groupes, afin d’identifier les différentes cibles visées, et fournir donc une manœuvre publicitaire adaptée à ces cibles, tout en faisant croire au spectateur individuel que la publicité a été écrite et pensée pour lui, pour son univers (s’il fait partie des cibles visées, du groupe visé, il ressentira ce sentiment).
Ceci ne faisant que renforcer l’idée du narcissisme et de l’individualité régnante, alors qu’en réalité, l’individu fait souvent partie d’une « tribu », d’un groupe, dont il partage les codes, ce qui a pour effet d’annuler l’individualité au profit du mimétisme (un mimétisme qui fait vendre). Les différences ne sont donc en réalité que des variantes culturelles.
D’une part, parce qu’elles imitent des pratiques dans le but d’appartenir à un genre. D’autre part, parce que la plupart des individus ne font qu’imiter les générations précédentes, avec plus ou moins de nouveaux apports postmodernes ou de mélanges. (Je précise que cela n’est nullement péjoratif, je fais un simple constat)
En d’autres termes, un individu prétendant être un individu à part entière, qui est lui-même avant tout, n’est finalement que la « résultante de la dynamique de groupe », une sorte « d’usurpation narcissique » (Michel CLOUSCARD, Le capitalisme de la séduction, Paris, Delga, 2015).

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(Ruth Bell par Karim Sadli pour Travel Magazine, 2015)

Ce travail de mimétisme de groupe se retrouve également chez les femmes désirant adopter une attitude masculine, à des fins différentes selon les femmes. Ce stéréotype de la femme masculine renvoie, encore et toujours à une image pécheresse, puisqu’il est considéré comme un « péché », une déviance, du fait qu’il symbolise la lesbienne (alors que toutes les
garçonnes et amazones ne le sont pas, beaucoup de femmes choisissent une apparence masculine pour un côté pratique et contestataire également) (Christine BARD, Les Garçonnes. Modes et fantasmes des Années Folles, Paris, Flammarion, 1998).
La femme habillée en homme pourrait être un élément de réponse à la question d’échapper aux stéréotypes liés à l’image féminine.
En s’habillant en homme, elle s’approprie une partie des privilèges masculins, notamment au niveau de l’apparence : le pantalon, la chemise et/ou les cheveux courts sont pour elle synonyme de liberté de mouvement, et donc, de liberté au sens large. Par le port du pantalon, elle gagne en présence.

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(Odette Pavlova par Fabien Baron pour Interview Magazine, 2016)

En réalité, le fait de se faire passer pour un homme, de s’habiller en homme, a longtemps été tabou pour une femme, jusqu’au XXe siècle. Les exemples ayant choqué la bourgeoisie et l’aristocratie (et même le reste du peuple) sont nombreux en France : la Papesse Jeanne, George Sand, Colette, Rachilde et tant d’autres ont brisé ce tabou au fil du temps.

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(Rachilde)

Colette

(Colette)

Malgré son asservissement constant de la femme, le XIXe siècle est tout de même pourvoyeur d’une autorisation officielle de porter le pantalon (pour certains cas exceptionnels et argumentés, puisque il existe une loi interdisant le port du pantalon pour les femmes, loi toujours en vigueur il me semble…). En 1890, on comptait officiellement 10 femmes françaises à pouvoir porter le pantalon (dont une imprimeuse, et Rosa Bonheur). Rachilde également obtint ce droit en 1885 (elle alla même jusqu’à inscrire comme profession « Homme de Lettres » sur ses cartes de visite !). Si, au XIXe siècle, ce travestissement est encore exceptionnel, il choque moins qu’on le pourrait croire : une partie de la bourgeoisie s’émoustille de voir une femme habillée en homme, elle y voit une forme d’érotisme (le saphisme est très à la mode d’une certaine manière, mais n’y voir que de l’érotisme est, une fois de plus, renvoyer la femme à son aspect uniquement physique, sans tenir compte des raisons diverses qui la poussent à s’habiller en homme).

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(Rosa Bonheur)

La popularisation de ce travestissement, de cette inversion des genres, va prendre un nouvel essor avec les garçonnes des années 20 – 30.

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(une garçonne des années 20-30)

L’artiste Romaine Brooks nous a livré une galerie de portraits remarquables dans leur androgynie.

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(Romaine Brooks, Autoportrait, 1923)

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(Romaine Brooks, Peter / A young english girl, 1923-24)

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(Romaine Brooks, Una Lady Troubridge, 1924)

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(Romaine Brooks, Renata Borgatti au piano, 1920)

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(Romaine Brooks elle-même)

Le regard social fut extrêmement dur sur les garçonnes et autres amazones : en s’appropriant le costume et l’apparence masculine, elles ne s’approprient pas uniquement le caractère masculin, elles le détournent. Du costume social conventionnel, elles font une mode.
Le costume masculin jouant le double rôle d’affirmation de puissance et d’effacement du corps, elles se l’approprient en lui donnant, de par leur sexe, la fantaisie de la mode féminine.

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(des élégantes des années 20-30)

Cette double fonction du costume masculin au féminin prit également son essor grâce au cinéma hollywoodien entre les années 20 et les années 50, influencé notamment par l’ambiance « décadente » des cabarets de la République de Weimar (1919-1933), où les femmes masculines étaient légions. Ce travestissement féminin peut s’expliquer par le fait que la femme est mal considérée dans cette République, y compris par les artistes, même si celle-ci met en avant l’érotisme trouble, la femme y prend donc l’apparence de l’homme pour s’y faire entendre (John WILLETT, Les années Weimar, une culture décapitée, Londres, Thames & Hudson, 2011).

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(Marianne Breslauer, photographiée par Annemarie Schwarzenbach, Berlin, 1932)

Avec la montée du fascisme, des artistes, des réalisateurs, des écrivains, s’exilent aux Etats-Unis, ce qui explique cette influence sur le cinéma. Marlène Dietrich, Louise Brooks, Greta Garbo, Katharine Hepburn, apparaissent à l’écran travesties en hommes, et même à la ville pour certaines.

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(Marlène Dietrich)

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(Louise Brooks)

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(Katharine Hepburn, les deux premières photos sont issues du fameux film Sylvia Scarlett de 1935)

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(Greta Barbo dans la Reine Christine, 1933)

Par le biais du cinéma, et de la photographie également, la figure de la femme habillée en homme devient un véritable phénomène de mode grisant (il symbolise la liberté pour la femme, notamment de mouvement, ce qui est pour elle une révolution). Bien que Gabrielle Chanel et les élégantes portent le pantalon dés 1915 dans certaines circonstances, cette mode va trouver son apogée dans les années 70, lorsqu’Yves Saint Laurent popularise le smoking pour femme.
Cependant, à cause de ce phénomène de mode, les témoignages visuels de cette appropriation se tournent souvent vers le trouble érotique qu’elle suscite, et les véritables revendications de ce genre sont mises à l’écart.

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(Gabrielle Chanel en 1930)

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(Gabrielle Chanel et Serge Lifar en 1930)

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(à gauche, la version du smoking par Yves Saint Laurent, à droite, la version du smoking par Hedi Slimane pour YSL)

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(Lina Evangelista, Christy Turlington et Naomi Campbell par Peter Lindberg dans les années 90)

Ceci est valable pour la France notamment, et les pays européens de l’époque, mais ailleurs, certaines femmes portent le pantalon sans générer de troubles sociaux : en Australie, au XIXe siècle, de riches veuves portent le pantalon afin de monter plus facilement à cheval et surveiller leurs exploitations agricoles. Ce qui ne les empêche pas de porter robes et crinolines / tournures lors de leurs apparitions dans le monde, ce qui prouve une plus grande liberté d’habillement pour la femme qu’en France, ou du moins, dans une certaine mesure, une plus grande facilité à passer d’un vestiaire à l’autre selon les circonstances.
On nota également à la même époque aux États-Unis que certaines pionnières sont habillées en homme pour plus de commodités, mais elles restent tout de même assez rares (la plus connue étant sans doute Marthe Jane Cannary, dite Calamity Jane, éclaireur de l’armée pour le général Custer, exploratrice et souvent vêtue en homme pour plus de commodité, et dont l’image souffre aujourd’hui d’une récupération désastreuse par le cinéma et la bande dessinée).

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(les mannequins Maggie Maurer et Tom Gaskin par Julia Hetta pour Numéro, 2013)

Cette liberté que donne le costume masculin est devenue, au XXe siècle, une mode. On la retrouve dans les magazines, la photo de mode, la publicité, mais toujours teinté d’érotisme et de trouble, ce qui évacue les revendications sous-jacentes possibles de cet habillement, et contribue donc à véhiculer le stéréotype de la femme masculine, soit perçue comme lesbienne, soit emplie d’une charge érotique féminine à l’usage de l’homme (Christine BARD, Les Garçonnes. Modes et fantasmes des Années Folles, Paris, Flammarion, 1998).

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(couverture du livre de Christine Bard, un livre excellent sur le sujet)

La femme très masculine est donc souvent perçue, même encore aujourd’hui, comme lesbienne, alors que son apparence n’est que la résultante d’un travail génétique, hormonal, et de choix vestimentaires n’ayant aucun rapport souvent avec ses préférences sexuelles. Mais ce stéréotype est toujours présent, y compris dans le milieu lesbien, en France notamment, ce qui revient pour ce milieu a finalement accepter et cautionner la vision réductrice que l’opinion publique a de lui, en se conformant à l’image sociale que celle-ci lui donne (ici encore, c’est une stricte observation, pas une prise de position contre cet habillement).

Dans d’autres pays, comme la Corée du Sud, les apparences sont encore plus stéréotypées entre corps féminins hyper-féminisés (le pays est roi de la chirurgie esthétique chez les 16-25 ans) et corps féminins hyper-masculinisés. Là où les françaises s’habillent en homme et se coupe les cheveux, les Coréennes vont jusqu’à se bander les seins ou se les faire réduire par chirurgie, et portent des sous-vêtements draconiens forçant leurs corps à reproduire la morphologie du corps masculin, principalement au niveau des seins, de la taille, des hanches et des fesses ( Hailey GATES, States of Undress, Vice, 2017, une série de documentaires fascinants, passionnants et effrayants, dont j’ai précédemment parlés ici). Bien sûr, la société de consommation coréenne, qui règne sur le marché de la cosmétique pour jeunes adultes (le phénomène de la K-Beauty a envahi le marché cosmétique européen), a récupéré ce style pour en faire une véritable tendance associée à une tribu, avec marques vestimentaires et cosmétiques dédiées, ce qui ne fait qu’accentuer l’idée du stéréotype physique de femme coréenne féminine contre le stéréotype physique de la femme masculine.
Ce même phénomène s’observe également en France, où la tendance «tom-boy» continue de fonctionner.

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(Stella Tennant, top-model à l’ascendance britannique issue de la noblesse, il est amusant de constater que si son physique lui permet de jouer avec un habillement très masculin, l’un de ses ancêtres masculins, lui, aimait se vêtir en femme…)

Si les stars hollywoodiennes des années 20 à 50, comme Marlène Dietrich, Katharine Hepburn et dans une certaine mesure Lauren Bacall, associées à une image de glamour plus ou moins naturel symbolisant le soleil, la détente, les vacances et la vie de famille, contribue encore aujourd’hui à créer des modes féminines calquées sur le vestiaire masculin que ces stars adoraient (le pantalon large à pinces taille haute et les tissages et imprimés prince-de-galle ont encore fait beaucoup d’émules cette dernière saison), d’autres figures sont venues nourrir ce style, ce « mythe » glamour érigé en tendance. L’image de Bianca Jagger en smoking blanc, se mariant au célèbre chanteur du même nom dans les années 70, reste une référence stylistique.
Aujourd’hui, le style « tom-boy » (plus ou moins glamour) est toujours d’actualité à travers des figures médiatiques comme Kirsten Stewart ou Tilda Swinton, actrices et « muses » d’artistes et de créateurs.

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(Tilda Swinton dans le film L’Homme de Londres, photo de Bela Tarr)

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(Kirsten Stewart)

La figure de la femme habillée en homme et plus ou moins masculine est devenue en elle-même un stéréotype contribuant à faire vendre et consommer, tout en restant attractif puisqu’il symbolise toujours dans l’inconscient collectif un tabou brisé, une « déviance », un interdit contourné au profit d’une liberté physique (or, on sait que la société postmoderne adore les notions de liberté, d’abolition des frontières et de mise à mal des interdits) (Christine BARD, Les Garçonnes. Modes et fantasmes des Années Folles, Paris, Flammarion, 1998) . La femme masculine est donc toujours associée à la pécheresse en opposition à la femme pieuse et pure, dans l’insconscient collectif.

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(Ruth Belle, défilé homme de Gucci)

Si les notions de fausse liberté et d’abolition réelle ou virtuelle des frontières caractérisant la société postmoderne actuelle vous intéressent, je vous conseille la lecture de Michel Clouscard, Michel Maffessoli, Jean Baudrillard, Jean-François Lyotard (bien sûr), Charles Melman, Dominique Quessada (notamment le livre sur la consommation de soi, hyper-intéressant), ainsi que certains textes de Yves-Charles Zarka.

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(Brooke Shields)

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(Annie Lennox)

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(le mannequin Erika Linder par Alice Hawkins pour Arena Homme +, 2014)

Belle journée !

Le Calendrier Magique de Manuel Orazi et Austin de Croze

(mon hommage à Orazi)

Chacun y va de son petit calendrier, du plus choupinou de la mort qui tue (bébés lapins, chatons tout roses et autres licornes couleur arc-en-ciel) au plus minimaliste chic (tout juste si on arrive à lire les jours tellement c’est écrit petit dans une police de caractère qui a trouvé le moyen de faire un régime super efficace entre Noël et jour de l’An)… Je vais vous faire une confidence : je HAIS les calendriers. C’est bizarre. J’adore pourtant tout ce qui est papier, magazines et papeterie, je vénère la typographie et la mise en page, mais je hais les calendriers. Pourtant, à l’heure où je vous parle, je suis cernée par trois calendriers et deux agendas. Gloups.

Il n’en est qu’un qui trouve grâce à mes yeux : le calendrier magique de Manuel Orazi et Austin de Croze.

Manuel Orazi (1860-1934) fait partie de ces affichistes et peintres art nouveau un peu oublié (faut dire que pour beaucoup, l’art nouveau c’est Mucha et puis c’est tout), dont l’œuvre est considérable et, qui plus est, en avance sur son temps. Quand je regarde certaines de ces productions, j’ai l’impression de voir les prémices de l’art déco, cet homme était un génie. On sait peu de choses sur Orazi, on connaît juste son parcours professionnel, tout juste connaît-on ses relations, ses oeuvres, son nom… Le calendrier magique reste aujourd’hui un petit mystère : pourquoi et comment les deux hommes se sont rencontrés ? Pourquoi Austin de Croze, qui était un bon vivant gastronome aussi éloigné de la sorcellerie et de l’alchimie qu’un bulot est éloigné du taureau dans un menu à 12 plats, a-t-il écrit ce calendrier magique ? Pourquoi Orazi choisit-il de l’illustrer, lui qui est plutôt connu pour des sujets classiques de l’art nouveau, bien qu’il illustra quelques livres décadents fin de siècle ? Est-ce que Orazi a voulu rendre hommage à des connaissances qu’il admirait et dont il partageait peut-être les goûts décadents ?

Il semblerait que Austin de Croze, outre sa passion pour la gastronomie française, s’était épris d’ésotérisme, mais enfin, c’est une passion commune pour l’époque, et fort partagée. Et Orazi a sans doute trouvé l’occasion très belle de réaliser un bel objet, publié seulement à 777 exemplaires (ben voyons) en 1896. Ou bien, ils étaient saouls et sous morphine et absinthe. Aussi. Cela peut arriver. Vous vous souvenez de vos années lycée, quand on décortique à mort un poème de Baudelaire jusqu’à ce que cela ne ressemble plus qu’à une vieille grenouille morte passée sous un train ? Et où on apprend que Baudelaire a dû suer sang et eau pendant trois heures avant de pondre le poème parfait, alors qu’en réalité il était certainement fortement alcoolisé et un peu dans les vapes…. C’est peut-être un peu ça, le calendrier magique.

Toujours est-il qu’il est là, il est beau. Il n’est pas réédité, ne l’a jamais été, Actes Sud, si jamais vous m’entendez, c’est le moment d’agir, vous feriez plaisir à tellement de fans… En plus, on est en plein contexte « return of the witches », c’est le bon moment  !

(A la fin du livre, il y a une phrase qui dit : « O Toi qui feuilletas ces pages, ayant en ton âme l’espoir malsain d’y trouver le suprême pouvoir du Mal, sois déçu!. ». Donc, je pense que c’est juste un bel objet et un beau pied-de-nez fait aux faux adeptes de la sorcellerie fin de siècle, hyper tendance, par les deux auteurs)

Les couvertures intérieures

Les premières pages, dont les phases de la lune et les sorcières

Janvier

Février

Mars

Avril

Mai

Juin

Juillet

Août

Septembre

Octobre

Novembre

Décembre

Les dernières pages

Et vous, il ressemble à quoi votre calendrier idéal ?

Belle journée, et belle année !

 

L’Idéal Féminin Romantique, faux sublime et vrai monstrueux (ou La Femme Néo-gothique)

Le terme « romantisch » allemand du XIXe siècle désigne l’indéfinissable, le magique, l’inconnu, le lugubre, l’irrationnel et le mortuaire. Ce terme, repris en France par « romantique », est utilisé notamment pour décrire les œuvres présentant une manière de voir et des sentiments semblables.
Même si le Romantisme a débuté avant le XIXe siècle, c’est celui-ci qui va le transformer en véritable art de vivre, notamment sous le règne de Louis-Philippe (Monarchie de Juillet, 1830 à 1848). Littérature, arts plastiques, architecture, musique, mode, mobilier construisent un véritable mythe romantique basé sur l’exaltation des sentiments.

La femme est au cœur du Romantisme. Loin de la libérer, ce courant artistique va la stigmatiser en deux groupes bien distincts : la femme traîtresse, trouble, ambiguë, macabre et érotique, et la femme pure, idéale, évanescente, victime (et/ou morte). La première est indépendante de l’homme, et lui fait donc peur en même temps qu’elle l’attire, et la deuxième le rassure car elle est totalement dépendante de l’homme, elle le pousse à l’idéal des sentiments et il doit la protéger de toute formes d’agressions.

Physiquement, l’idéal féminin est le même dans les deux cas : peau pâle, voire maladive (les cernes sont très prisées car elles sont la preuve d’une vie intérieure tumultueuse empêchant le sommeil réparateur), yeux noirs ou bleus, cheveux blonds pâles ou noirs de jais. Cette esthétique répond
parfaitement à la mode néo-gothique, et aux élans passionnés qui doivent habiter toute œuvre. Jules Barbey d’Aurevilly décrit magnifiquement l’idéal féminin romantique :
« Quand ses cheveux noirs luisaient déroulés sur des épaules qui semblaient faites de lumière, il y avait là assez pour l’amour de cent poètes et le bonheur de tout un enfer ! »

L’enfer, les monstres qu’il engendre, est bien présent dans les œuvres romantiques de la Monarchie de Juillet, mais cette monstruosité est rendue esthétique : avec les Romantiques, la beauté se libère du carcan des canons classiques, aussi le laid n’en ai plus l’opposé mais le complémentaire. Dans sa
préface de Cromwell, Victor Hugo écrit d’ailleurs : « Le beau n’a qu’un type ; le laid en a mille. »

(c) National Trust, Sizergh Castle; Supplied by The Public Catalogue Foundation

Le monstrueux va de pair avec l’exaltation des sens romantiques et s’insère parfaitement dans les décors néo-gothiques de l’époque. Il peut être physique, alors souvent placé à côté de l’idéal esthétique, comme figure de faire-valoir et/ou repoussoir : les extrêmes s’attirent irrésistiblement à
cette période (tels Quasimodo et Esméralda, dans Notre-Dame-de-Paris, Victor Hugo, 1831). Mais le monstrueux se montre également dans l’être humain, et les écrivains comme les peintres explorent les recoins sombres de l’être humain, afin d’en faire sortir le monstre (tel Auguste Dorsay,
le héros du Cachet d’Onyx de Barbey d’Aurevilly, merveilleusement beau, marquant son ancienne maîtresse de son cachet de cire, à l’endroit du coeur, par pur orgueil, car elle est sa propriété). Ce thème est déjà présent dans la littérature depuis des siècles, cependant, avec les Romantiques, le monstre humain prend de l’ampleur : soit il est acceptable car animé de sentiments nobles, il peut se faire justicier. Soit le monstre humain est présent sous une enveloppe charnelle belle, agréable, angélique, principalement masculine, ce qui accentue le côté terrifiant de ses pensées et actions.
Comme le fait remarquer Giorgio Agamben dans son livre L’Homme sans contenu, les Romantiques utilisent volontiers la monstruosité et l’horreur pour éviter d’être « de bon goût », c’est-à-dire sans excès, sans extravagances, plats, lisses, sans effets, ennuyeux.

Le goût de l’excès et de la terreur se retrouve sur les scènes de spectacles, grâce notamment à l’abolition de la censure sur scène  : les salles du Boulevard du Temple proposent un répertoire violent, où empoisonnements, viols et assassinats abondent, ce qui vaudra au boulevard son surnom
de Boulevard du Crime (en plus d’avoir été le théâtre de l’attentat de 1835 contre Louis-Philippe et qui fera de nombreuses victimes). Au Cirque Olympique, les grands spectacles patriotiques sont monstrueusement grandiloquents : vrais chevaux, décors grandioses et odeurs de poudre attirent une foule de spectateurs.
Les nouveaux auteurs dramatiques romantiques que sont Victor Hugo, Alexandre Dumas, Alfred de Musset, et Alfred de Vigny, désirent un théâtre plus libre, dégagé des canons classiques et « submergeant le public d’émotions multiples ».

Cet excès, l’excès de romantisme, fige la femme dans deux esthétiques dont elle se retrouve prisonnière : la première, pure et idéale, dont le modèle est suivi par toutes les femmes bourgeoises, représente la norme romantique, conventionnelle, de l’époque (une sorte de sylphide douce et évanescente). La deuxième esthétique, trouble et macabre, par l’image qu’elle renvoie, attire tous les romantiques, c’est-à-dire les artistes et écrivains, et les
aspirants romantiques, c’est-à-dire les bourgeois suivant la mode.

Vous pensiez que nous, femmes du XXIe siècle, sommes esclaves d’une image prédéfinie par les hommes ? Oui, certes, nous devons nous en libérer, mais nous avons aujourd’hui la liberté de choisir, même si cela engendre des situations inconfortables. Mais la femme du XIXe siècle était encore plus mal lotie que nous, parce qu’elle n’avait pas le choix ! Ce n’est pas un hasard si les suffragettes naissent à cette époque… Certes, il y a eu des femmes qui ont osé briser les codes au XIXe siècle, mais pas forcément celles que l’on croit. J’admire plus les suffragettes que Georges Sand par exemple, qui correspond à une certaine image attendue par la société, et conforme aux normes de l’époque, même lorsqu’elle s’habille en homme et fume le cigare (même si j’aime beaucoup ses écrits par ailleurs).

(c) National Trust, Sizergh Castle; Supplied by The Public Catalogue Foundation

Ouvrages utilisés :

  • Umberto Eco (sous la direction de), Histoire de la Beauté, Paris, Flammarion, 2004
  • Jules Barbey d’Aurevilly, Le Cachet d’Onyx, Toulouse, Ombres, 1992, (édition originale en 1831)
  • Victor Hugo, préface de Cromwell, in Oeuvres Complètes, Paris, Lecou et Hetzel, 1854 (texte original de 1827)
  • Giorgio Agamben, L’Homme sans contenu, Paris, Circé, 1996
  • Inès Rieul, Le public de théâtre à Rouen sous la Monarchie de Juillet, in Le Public de province au XIXe siècle, Actes de la Journée d’étude organisée le 21 février 2007 par Sophie-Anne Leterrier à l’Université d’Artois (Arras)
  • Vincent Robert, Théâtre et Révolution à la veille de 1848, in Actes de la recherche en sciences sociales, Paris, Le Seuil, 2011
  • Archives de la Bibliothèque de mises en scène et de documentation théâtrale, Association de la Régie Théâtrale, http://www.regietheatrale.com

Ce texte est le fruit d’un réel travail universitaire réalisé pendant mon master 1, au sein d’un cours d’art plastique. J’ai ici coupé, reformulé et résumé le texte original, qui est beaucoup plus long. Je vous remercie donc de ne pas l’utiliser, ni d’en faire des copies. Soyez vous-même, pas un copier-coller d’un autre universitaire !

Un travail plastique sert également de support à ce texte. Il s’agissait d’une mini BD, donc je vous donne ici les première et quatrième de couverture :

Pour plus d’images de femmes de l’époque, voyez mon board pinterest : https://www.pinterest.fr/mlleaartus/romantisme-xixe-si%C3%A8cle/

Belle journée !

Mon travail d’artiste

Je suis étudiante, en reprise d’étude plus exactement, comme vous le savez maintenant. Et je suis aussi artiste, depuis un ptit moment déjà. Mon travail se situe plutôt dans l’art contemporain de type pop-surréalisme ou lowbrow art. Je travaille sur l’image de la jeune fille, la mise en scène, la notion de spectacle, le kitsch, la pop-culture, et la mort. Oui oui, tout ça. Je ne peux pas être plus précise pour l’instant, car je dois rédiger mon mémoire de master 2 l’année prochaine, et ensuite je compte préparer un doctorat (oui, je suis une vraie intello, et j’ai même des lunettes ! ^^), donc, je préfère rester évasive, malheureusement j’ai déjà expérimenté le « copiage » d’idées depuis un bout de temps… Mais comme je voulais partager avec vous mon quotidien d’artiste, voici des croquis, ainsi que les trois dessins présentés lors de ma soutenance d’écrit académique du master 1. Vous remarquerez l’importance du baroque, de l’art nouveau…

Sketchbook

Eros et Thanatos 1

Eros et Thanatos II

Ophelia

(merci de ne pas utiliser ces photos sans mon autorisation, et j’ai ajouté mon nom d’artiste sur les trois oeuvres, c’est pas trés joli, mais bon, c’est juste une précaution)

Belle journée mes licornes !