La nouvelle broderie gothique

(cet article est une spéciale dédicace à Justine, l’une de mes collègues médiatrices supers sympas au FHEL de Landerneau, et qui fait de la broderie en mode F*CK)

Vous l’avez peut-être remarqué (ou pas), mais la broderie connaît actuellement un renouveau. Et là, je vous renvoie à mon article sur les artistes féministes qui se réapproprient la broderie, traditionnellement médium féminin dans les cultures d’Europe occidentale. Today, je suis particulièrement amoureuse de la nouvelle broderie à tendance gothique, à cause notamment des motifs. La plupart des brodeuses (oui, ce sont en majorité des femmes) sont douées en dessin, et cela se ressent dans leurs broderies. Les quelques artistes que je partage ci-dessous ont des styles très différents. Certaines font des broderies uniques, d’autres font des broderies téléchargeables, mais toutes ont des styles admirables. J’espère que cela vous plaira…

Adipocere (un classique, mais commençons pas le classique)

Your gothic granny (aka Rachel Dreimiller, des modèles téléchargeables vraiment sympa, dans un style très pur)

Fevernest (aka Elsa Olsson, artiste textile que j’adore) (et son tumblr)

Veiled Mirrors (aka Anna, dont j’adore à la fois les broderies, très mystiques, et aussi les collages, vraiment superbes)

Alifera (aka Alina Fera, dont tous les modèles sont téléchargeables)

Mila Rosha (brodeuse et dessinatrice dans un style glam goth et mystique)

J’espère que vous ferez de belles découvertes, il y a énormément de talentueuses brodeuses dans un style gothique…

Belle journée !

 

Teagan White, le nouvel art naturaliste…

Si vous aimez les cabinets de curiosités, l’anatomie animale, la taxidermie, les choses un peu étranges, le naturalisme, les voyages et les explorateurs du temps jadis (DANS MES BRAS !), bienvenu dans l’ère du « nouveau naturalisme ». Je ne sais pas si ce terme existe réellement, je l’appelle comme cela car je trouve que c’est le titre qui convient le mieux.

Avec le retour de la valorisation du fait-main, de la Nature, de la Déesse Mère, notre société, empreinte de paganisme diffus fortement teinté de rock’n’roll, voit naître depuis quelques temps des artistes travaillant sur la Nature : animaux, végétaux, créatures. Jessica Roux par exemple. Ou Teagan White, dans un style un peu plus « morbide » peut-être, ou un peu plus rock’n’roll justement. Il y en a plein d’autres, je pourrai faire une liste ! Leur maîtrise de l’aquarelle est extraordinaire pour moi. D’habitude, quand on dit « aquarelle », tout de suite viennent en tête des fleurs un peu gnangnan, des ribambelles de chatons, de chiots, des portraits d’enfants (qui font peur), des nus pas très vivants, des paysages pas très réussis, le tout saupoudré d’une niaiserie sucrée qui me fait grincer des dents. MAIS. Avant d’être un passe-temps pour retraités en mal d’inspiration (non non, je ne suis pas méchante, je constate que c’est ainsi), l’aquarelle fut le must pour les naturalistes. Facile à transporter et facile d’utilisation, elle permet bien des effets, à condition de la maîtriser. (et là, vous allez faire un tour sur mon article sur Edith Holden et vous comprenez) Moi, c’est pas mon truc l’aquarelle, je n’y arrive pas. Raison de plus d’admirer ceux qui font des merveilles avec cette pâte colorée à imbiber d’eau.

Comme Teagan White. Chez elle, j’admire déjà sa maîtrise du dessin et de l’anatomie animale, sans parler des végétaux, tout sauf gnian-gnian et très très réalistes. Plus cette ambiance un rien Art Nouveau. Il y a de l’art nouveau, du rock’n’roll, des animaux morts ou vivants, des motifs décoratifs. J’aime. Et, en plus, on peut acheter des objets Teagan White. Et en plus, elle fait aussi quelques zines, qui sont de toute beauté…

Sa bio dit que Teagan travaille sur la faune, la flore, avec un rappel du cycle vie/mort et de la coexistence homme/animal ou de la cruauté inhérente à la Nature. Elle a longtemps vécu dans le Midwest et la région des Grands Lacs, ce qui a influencé sans doute son travail sur la Nature. Actuellement, elle a déménagé dans l’Oregon, c’est sans doute ce qui a motivé l’apparition des oiseaux dans ses dessins. Elle travaille à l’aquarelle et à la gouache, et réalise parfois des commandes (voir plus bas). Elle est membre du collectif THE VACVVM (foncez voir leur insta, c’est de la tuerie), et elle réalise également des illustrations pour enfants.

Je vous laisse apprécier :

Des commandes :

Les zines :

Son site : https://www.teaganwhite.com/

De là, vous pouvez accéder aux réseaux sociaux, au shop, ainsi qu’au site de THE VACVVM (via la page bio).

P.S. : mardi prochain, je commence un CDD m’amenant jusqu’au 3 novembre, comme médiatrice culturelle pour la nouvelle expo du Fonds Leclerc pour la Culture (Landerneau), une magnifique expo sur les Cabinets de Curiosité (trop hâte !). Cela signifie qu’à partir de dimanche et jusqu’au 3 novembre je vais être coupée d’internet (déconnexion totale, ça va pas faire de mal). Ne vous étonnez donc pas si vos coms ne sont pas visibles ou si je n’y réponds pas. Je vous porte tous dans mon coeur, vous êtes des lecteurs adorables, et je vous retrouve donc en novembre. J’aurais commencé mon doctorat sur les zines, la vie sera belle, j’aurais plein de choses à vous montrer et plein de choses à poster. Passez donc de bonnes vacances, et on se verra peut-être à l’expo…

EDIT : En fait, je peux me connecter sur la wifi de mon hébergeur, donc, je peux continuer le blog pendant l’été (enfin, c’est en théorie, en pratique je vais sans doute être fatiguée…) !!! Donc, les commentaires sont ouverts !

 

 

Le Gothique et la Mode, une histoire d’amour qui dure…

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Lorsque j’ai commencé à être présente sur les réseaux sociaux et à tenir un blog, mon univers était très marqué « gothique ». J’ai longtemps eu du mal avec cette étiquette, qui, immédiatement, fait surgir des images d’Épinal pas toujours très glorieuses dans l’esprit de la plupart des gens, des images très très réductrices et qui sont très bien vendues par la société de consommation et la société de sur-information (donc de désinformation) dans lesquelles nous vivons. Aux Beaux-Arts où j’ai passé trois ans afin d’obtenir ma licence, on n’aimait pas trop les gothiques, suspects d’avoir toujours les mêmes sempiternelles sources d’inspirations. Sauf que ces inspirations sont toujours d’actualité, et sont inépuisables ! Même la maison de prêt-à-porter de luxe Loewe revisite en un coffret limité des classiques de la littérature considérés comme « gothiques » : Dracula, Le Portrait de Dorian Gray, Les Hauts de Hurlevent, font partie des titres choisis par la maison et recouverts pour l’occasion de photographies signées Steven Meisel (le rendu n’est pas du tout « gothique » par contre). C’est vrai que je m’habille souvent en noir, avec deux styles très distincts, mais il y a rarement de la couleur (ça m’arrive hein, j’ai du bleu, du vert, du violet et du beige dans mon dressing). C’est vrai que j’ai un gros faible pour le style « baroque » à la D&G, et aussi pour le style « Modern Witch », et pour le style « flamand », et aussi pour le « post-apocalyptique » (tous ces styles faisant partie du milieu gothique d’une certaine façon aujourd’hui). C’est vrai que mes goûts me portent plutôt vers des esthétiques sombres, romantiques, décadentes et néo-gothique, voire moyenâgeuses, avec une pincée d’Art Nouveau et d’Art Déco. C’est vrai que je suis gothique, dans un certain sens. Mais je ne suis pas que ça, ben non, ça serait trop simple : j’ai un gros faible pour le glam-rock, les 70s, les films des années 50, et l’humour de manière générale (ceci dit, j’ai horreur de l’humour bien gras et bien lourd dispensé notamment dans certains films…). Et quand on est gothique, et qu’on aime la mode, eh bien, la photographie de mode, c’est le pied total à regarder. Car, quand même, il faut admettre que les ambiances gothiques sont très souvent les inspiratrices de séances photos magnifiques, et faisant référence à tout un tas d’iconographies différentes mais qui correspondent toutes au milieu gothique.

Le gothique, à la base, c’est le néo-gothique, surtout. Le roman noir anglais (Chéri, prépare ton suaire !). Les ambiances extrêmes, le tout ayant abouti au Romantisme allemand, relayé très largement en Angleterre et en France, où la folie néo-gothique saisi tout un énorme pan de la bourgeoisie et de la noblesse. Cela s’est accentué avec la vague du spiritisme, le post-mortem, le bien glauque et dégoulinant, et le décadentisme fin-de-siècle décidément hyper marquant pour tout le milieu artistique qui suivra. Ce qui inclut la mode donc.Et la photo de mode, donc. Celle-ci se nourrit de toutes les facettes du gothique. Oui, il y a plusieurs gothiques : dans les années 90, un gothique aimait rarement le métal et vice-versa, un métalleux n’était pas un gothique. Mais depuis les années 2000, le milieu gothique s’est élargi à beaucoup de styles différents, incluant le post-apocalyptique, le steampunk et autres tendances fort intéressantes et qui nourrissent le milieu gothique d’autres influences, c’est ce qui fait en quelque sorte la force du mouvement. Il est capable de se régénérer de lui-même, grâce à ces influences multiples. Bon, c’est aussi un peu sa faiblesse : le gothique vit souvent en vase clos (non, pas dans un cercueil), il sort souvent peu de son univers ou de ses univers. Ils sont déjà bien vastes certes, mais un peu d’ouverture manque peut-être au milieu. Quoi qu’il en soit, je vous ai concocté un medley de grands photographes de mode, pour illustrer la chose, et vous allez voir que toutes les facettes du gothique sont représentées au sein de la mode, et que cela donne souvent des séances photos de dingue…

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Stevie Westgarth, et son illustration sauvage de la sorcière gothique moderne

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Une campagne de pub signée Steven Klein pour McQueen, très « la reine seule en son château »

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Olivier Stalmans, « Edwardian elegance », pour Luxury Aficionados

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Michael Morrison, et sa version très « sexy dark » (I Love)

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Matthew Brooks, et ses contrastes extraordinaires accentuant l’effet « gothic drama » !

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Bon, ben là, je ne sais plus qui est le photographe, si jamais quelqu’un sait, n’hésitez pas à le mettre en commentaire! J’ai adoré cette série make-up, très bien vue et assez gonflée je trouve…

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Tina Patni et son ambiance mi-Tim Burton, mi-Del Toro…

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Katarzyna Konieczka et ses costumes et créations d’avant-garde donnent toujours lieu à des séances photo de foufous (images via Beautiful Bizarre et son article sur son travail)!!!

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Hiroshi Nonami

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Le magazine DRAMA est un grand repaire de gothiques en tous genres…

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« Delineated »,  Victoria Anderson by Robert John Kley for Schön, numéro 26

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« Un Conte d’Hiver », ici également, impossible de me souvenir du photographe tellement ça fait longtemps que j’ai cette série photo en archive… Mais l’ambiance y est divine !

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Chris Anthony, découvert dans Elegy (aaaaaaah, Elegy… RIP bouhouuuuu, monde injuste et sort cruel !).

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Les bijoux Bella & Chloé mis en scène par Moss and Meadows, un duo très branché « modern californian witch »…

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Antonella Arismendi pour Numéro, une série make-up qui me rend vraiment très très enthousiaste !!!! (ça doit dater de ma période black-métal je pense…)

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Anita Bartos et son très joli travail façon « vieille photo »…

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Le duo Andrew Yee et Damian Foxe, pour How to Spend It Magazine, un style trés « gothique baroque » …

Voilà, en espérant que ce petit tour dans mon (très vaste) univers vous aura plu et que vous aurez découvert ces talentueux photographes…

Belle journée !

Histoire macabre : Edith Holden

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(la carte postale est faite maison à partir d’une vraie image XIXe siècle/début XXe siècle, il me reste quelques exemplaires de fac-similé réalisés par mes petites mains, les cahiers « vieillis » sont également de mes petites mains, et les tampons Alice in Wonderland, je les ai dénichés chez Noz, où l’on peut trouver de chouettes choses)

Octobre. Ses feuilles qui volent, ses citrouilles qui s’amoncellent, l’approche d’Halloween, les chocolats chauds, les livres au coin du feu et le chat qui ronronne (on dirait une petite vieille qui parle). Bon, stéréotypes certes, mais il n’empêche : j’adore l’automne. C’est le moment parfait pour parler d’Edith Holden et de son histoire macabre (après celles de Kay Sage et Eléonore de Toléde). Qui, en France, connaît Edith Holden ? Pas beaucoup de monde je crois, si ce n’est peut-être les passionnés de dessins naturalistes et de toute cette imagerie de campagne anglaise si bien décrite par Jane Austen.

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Edith Holden est née en 1871, à Birmingham, au sein d’une famille très pieuse, mais également ouverte à beaucoup de choses. Son deuxième prénom lui fut notamment donnée en l’honneur d’Elizabeth Blackwell, une physicienne pionnière dans la science. Son père tient une fabrique de peinture, un détail important, et sa mère a notamment écrit deux livres sur la religion. Mais en 1904, celle-ci meurt, et le père d’Edith se tourne vers le spiritualisme. Il veut à tout prix communiquer avec sa femme, et instaure des séances régulières à la maison. Edith et ses sœurs assistent à ses séances, et en ressortent sans doute profondément marquées. Il écrira même un livre sur ces propres expériences, édité sous le titre Messages from the Unseen, en 1913, une semaine seulement avant sa propre mort (ironie du sort…).

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Pendant toute sa scolarité, Edith va se passionner pour les sciences naturelles, et se découvrira un don pour l’illustration, tout comme sa plus jeune soeur.  Elle devient rapidement une illustratrice très réputée, et son travail apparaît à intervalle régulier dans des revues. Elle illustrera notamment les 4 volumes de The Animal’s Friend, ainsi qu’un certain nombre de livres pour enfants. Ses peintures sont même exposées, notamment par la Royal Birmingham Society of Artists et la Royal Academy of Arts.

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Ces expositions, si elles peuvent paraître prestigieuses (et elles le sont en réalité), ne sont pas forcément une bonne chose pour la condition féminine : nous sommes au début du XXe siècle, et la condition féminine anglaise est tout sauf un modèle de progression. Edith fait partie de la petite bourgeoisie croyante anglaise : on attend d’elle, en plus d’un mariage convenable, qu’elle réussisse dans le domaine des « arts d’intérieurs », c’est-à-dire la musique, la couture, la broderie, les bouquets de fleurs, composer un menu et savoir un peu de cuisine, tenir une maison, et accessoirement, peindre. Principalement des fleurs, des animaux et à la limite quelques portraits (plus, ce serait indécent). Or, il s’avère qu’Edith peint très bien la nature, et elle adore cela, réellement, la nature est sa passion. On peut donc sans crainte l’exposer, puisque cette passion, si elle est bien réelle, ne s’oppose nullement aux préceptes de la femme parfaite de l’époque. Une arme à double tranchant dont j’ai parlé plus en détail dans mon article sur le fait d’être une femme et une artiste en même temps.

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Bref. La notoriété est là. Edith se marie en 1911. Mais elle choisit un homme qui est à la fois convenable et qui lui convient : Ernest Smith, un sculpteur. Il est notamment l’assistant de la Comtesse Feodora Gleichen, elle-même sculpteur et designer d’objets décoratifs (elle fera notamment la très belle statue de Florence Nightingale). Au sein du studio de Feodora, le couple se lie avec plusieurs autres artistes, notamment le sculpteur Sir George Frampton (mais si, c’est lui qui a fait la fameuse statue de Peter Pan).

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Pendant les années qui suivent son mariage, elle continue à peindre et à illustrer, et rencontre toujours un grand succès anglais.

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Mais la tragédie est proche.

Le lundi 15 mars 1920, Edith se plaint de maux de tête. Mais cela lui arrive souvent, et on n’y fait pas vraiment attention. Son mari part comme d’habitude pour son studio et elle annonce sa volonté de descendre à la rivière pour voir les équipages universitaires s’entraîner. Lorsque son mari rentre le soir pour dîner, il trouve la table mise, mais pas d’Edith. Il suppose alors qu’elle est encore chez des amis, et ne s’inquiète pas, il soupe, se couche.

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Le lendemain matin, on retrouve le corps d’Edith flottant dans la rivière. Il y eut une enquête. Edith avait donc décidé d’aller voir les équipes s’entraîner et descendit à la rivière. Sur le chemin, son regard de naturaliste croise une branche de châtaigniers où pointaient des embryons de châtaignes, qu’elle adore. Mais la branche était hors de portée. Elle donc tenté d’utiliser son parapluie pour la casser. Mais même le parapluie était trop petit, et emportée par son élan, Edith est tombée dans rivière. Ne sachant pas nager, elle s’est noyée.

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Il est curieux de constater qu’Edith a connu le destin d’Ophélie : la figure de la morte noyée est récurrente pendant l’ère victorienne, qui adore ce type de mort et la dramatise d’un point de vue très romantique, avec les fleurs et tout et tout (les amoureux des préraphaélites auront en tête la fameuse Ophélie de Millais). Edith étant un pur produit de la société victorienne, même si elle meurt en 1920, je trouve étrange que sa mort soit également conforme aux idéaux romantiques et complétement anti-féministes de l’époque (la figure de la morte noyée est révélatrice de la peur engendrée par la femme au XIXe siècle, j’en parle dans mon article sur justement la figure d’Ophélie)

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Edith reste une grande illustratrice naturaliste anglaise, qui a dépeint avec une formidable précision les espèces anglaises de l’époque, avec une touche de romantisme comme le produit si bien la société victorienne qui l’a vu grandir.

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Son fameux journal champêtre est édité en Angleterre en 1977, en pleine révolution du Verseau. Avec la vogue d’alors du retour à la nature, il a un succès immédiat, sous le titre The Country Diary of an Edwardian Lady. Il a depuis été réédité plusieurs fois, et il existe une traduction française (c’est celle que vous voyez sur les photos, et que ma mère m’a trouvé aux détours des allées d’un vide-grenier).

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Il existe deux biographies d’Edith Holden : The Edwardian Lady: The Story of Edith Holden, Ina Taylor (1980), et The Edwardian Afterlife Diary of Emma Holden, K Jackson-Barnes (2013) (qui traite plus spécifiquement de sa mère, mais cela peut être intéressant). Par contre, je ne sais pas s’ils sont traduits en français. Il existe aussi une série TV, The Country Diary of an Edwardian Lady, visiblement disponible en DVD, en import anglais.

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Voilà, une petite histoire macabre d’une femme talentueuse morte à cause de sa passion…

Belle journée !

Francisco Salamone, ou l’art de l’architecture fasciste

Oui oui, vous avez bien lu, cet article est dédié à un architecte qui avait des opinions politiques plus que contestables. Mais son œuvre reste aujourd’hui l’une des plus remarquables architectures moderniste / Art Déco de toute l’Argentine, voire de toute l’Amérique du Sud. Et reste l’un de mes architectes favoris. Son travail fait pour moi écho au mouvement architectural scandinave nommé « Romantisme National » (puis « Grâce Suédoise »), mais en plus imposant, plus fort visuellement. L’art de Salamone fait écho également à l’architecture fasciste italienne (1922-1943), c’est-à-dire une inspirations néo-classique (un peu moins accrue chez Salamone tout de même) avec un petit air de statues « stalinistes » russes… Ce type d’architecture prête encore à débats, à cause des implications politiques qu’elle sous-entend.

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Francisco Salamone est argentin, né en 1897 et mort en 1959, originaire de Buenos Aires mais né en Sicile. Son père est lui-même architecte d’origine sicilienne et Francisco est l’un de ses 4 fils. En 1917, il obtient un diplôme en architecture et ingénierie civile à l’Université, et intègre 4 ans plus tard la Societad Central de Arquitectos. Il se marie avec la fille du Vice-Consul de Bahia Blanca, d’origine austro-hongroise, et dont il aura 4 enfants.

Il se lie d’amitié notamment avec Manuel Antonio Fresco, le gouverneur très conservateur et nationaliste de la province de Buenos Aires (1936-1940), et c’est sans doute pour cette raison que la province lui passe plus de 60 commandes publiques dans 25 municipalités différentes, entre 1936 et 1940. Durant cette période, la province reçut beaucoup d’améliorations en terme d’irrigations, de routes, de constructions et de réseaux de communications.

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(carte présentant les principales constructions de Salamone dans la province de Buenos Aires)

Précisons le contexte : les années comprises entre 1930 et 1943 sont nommées la « Décennie Infâme » en Argentine. Quatre dirigeants se succéderont : Uriburu, Justo, Ortiz et Castillo. Ces années sont ainsi nommées par l’historien José Luis Torres, et elles sont synonymes de fraudes, d’abus, de corruption et de persécution des opposants (plusieurs anarchistes furent assassinés). La seule chose bénéfique, si l’on peut dire, que l’on ressort de ces années, fut l’exploitation agricole  et bovine massive favorisant une exportation et donc, pas mal de travail en perspective pour les habitants, une décision notamment prise par rapport aux répercussions de la Crise de 1929, qui frappa très durement l’économie argentine puisque 80% de ses revenus dépendaient de l’exportation. Malgré cette forte exploitation de la terre et des bovins, ainsi que des facilités accordées aux éleveurs et exploitants, l’Argentine eut beaucoup de mal à se sortir de cette crise économique majeure (malgré également une politique d’industrialisation massive qui eu pour effet de joncher la pampa de ruines et de favoriser la désertification des campagnes). Mais ce fut également une période très sombre pour l’Argentine, où le déséquilibre social était radicale et la main-mise de l’État s’étendait sur tous les domaines (beaucoup de Comités de contrôle furent créés). L’Argentine commença à perdre son visage authentique : les différents gouvernements favorisèrent l’implantation d’industries étrangères, notamment dans le domaine du textile, du caoutchouc, de la chimie et de l’électronique. Des routes furent construites afin de concurrencer la main-mise du ferroviaire sur les transports. L’Argentine se modernisa et en même temps, seule la pampa, pratiquement déserte en dehors de quelques bourgades, garda son visage argentin typique (et sec, aussi…).

Le nationalisme y est donc galopant, d’autant plus que la plupart des dirigeants et de leurs partisans s’inspirent fortement du régime de Mussolini alors en vigueur en Italie. Salamone, de par ses origines italiennes, est donc forcément hyper bien vu par ses même dirigeants.

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(la fontaine Maria Alejandra à Laprida)

Salamone a eu une vision très personnelle du modernisme : il mélange allégrement le Futurisme italien et ses mouvements verticaux avec le Style International très géométrique, le tout à des fins idéologiques malheureusement totalitaires : les proportions massives et imposantes, l’élan vertical des tours font écho à la prise de pouvoirs de la civilisation sur les peuples « indigènes ». En effet, les commandes publiques passées à Salamone se trouvent dans un rayon de 500 km autour de Buenos Aires, dans des villes rurales peu développées issues de la colonisation autour du chemin du fer, et également en ex-territoire indien, où les populations sont fortement métissées et où cette communauté est encore bien présente. L’État tient donc à mater tout le monde et à écraser la résistance par cette vision de toute puissance. C’est un cas récurrent dans tous les régimes totalitaires : l’architecture et l’art sont de formidables moyens de propagandes pour ce type de régime. De fait, les bâtiments officiels créés par Salamone sont solennels, fortement spectaculaires, surtout lorsqu’ils surgissent de la pampa : ils apparaissent encore plus démesurés. Le gigantisme anguleux des hôtels de ville proclame donc avec éclat la suprématie du pouvoir en place et central sur toutes les communautés, un message politique renvoyant notamment au fascisme italien (les constructions édifiées pendant les années Mussolini font preuve du même « élan »).

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(les éclairages publics de Laprida)

Les constructions de Salamone se séparent notamment en trois groupes : les  hôtels de ville, les abattoirs, les cimetières (l’État a même main-mise sur la mort, c’est dire). Vous remarquerez que les hôtels de ville répondent tous aux même proportions, avec une grande tour/mirador centrale.

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(l’Hôtel de ville de Carhué)

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(l’Hôtel de ville de Guamini, vous remarquerez la restauration intervenue entre la deuxième et la première photo…)

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(l’Hôtel de ville de Gonzalez Chavez)

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(l’Hôtel de ville de Rauch)

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(l’Hôtel de ville de Pringles)

Les abattoirs sont aujourd’hui quasiment tous fermés, voire en ruine, car l’industrialisation massive et rapide les a rendus obsolètes très vite. Ils restent cependant très spectaculaires, preuve architecturales de la suprématie de la région dans le domaine de la production bovine, un nationalisme exacerbé.

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(l’abattoir de Azul)

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(l’abattoir de Balcarce)

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(l’abattoir de Pringles)

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(l’abattoir de Guamini, et ses grafs intérieurs)

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(l’abattoir de Epecuen, une ruine surgissant au milieu de la pampa désertique, un vrai décor d’horreur style Walking Dead…)

Les cimetières sont mes préférés (non je ne suis pas bizarre). Leurs portails sont spectaculaires, et font écho à la tradition latino-américaine de la « ville des morts », une ville dans la ville, un royaume à part entière (je vous renvoie à mon article sur la Santa Muerte pour comprendre le lien très fort qu’entretient l’Amérique latine avec la mort). Le deuil, la solennité sont exacerbés dans ces cimetières par des symboles héroïques ou doloristes renvoyant à la notion d’immortalité.

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(le cimetière de Laprida, avec ce Christ démesuré)

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(le cimetière de Saldungaray, avec cette auréole gigantesque)

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(le cimetière de Azul et son Ange de la Mort impressionnant, sans doute mon préféré ! Si un jour vous allez à Azul, faites un tour dans la partie ancienne de ce cimetière, les mausolés et chapelles y sont vraiment très beaux)

Après 1943, Salamone et sa femme déménagent à Buenos Aires mais il tombera peu à peu dans l’oubli et ne fera que deux bâtiments publics après cette date. A sa mort, il n’aura droit qu’à quelques lignes dans les journaux, et ses os ne connaîtront guère le repos puisqu’ils seront déménagés deux fois au moins (je ne sais pas bien pourquoi).

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(la nécro de Salamone, succincte et brève)

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(Les deux chapelles où Salamone fut successivement transféré)

Ainsi est mort l’un des plus talentueux architectes argentins : dans l’oubli le plus total, à la suite de ces opinions contestables en matière de politique. Je sépare toujours l’artiste de ses opinions : sinon, je ne lirai plus Céline par exemple, alors que c’est l’un des écrivains les plus talentueux de la langue française. Je considère donc que les bâtiments de Salamone ont une place très importante dans l’histoire du pays : certes, c’est du nationalisme exacerbé, mais ces monuments sont époustouflants, il s’en dégage quelque chose de très fort et il est regrettable de les voir à l’abandon. Vouloir faire à tout prix table rase (au sens propre, détruire des bâtiments) pour « oublier » une partie gênante de son histoire, pour un pays démocratique, c’est agir en régime totalitaire : après tout, n’est-ce pas ce que font tous les envahisseurs, dictateurs du monde entier lorsqu’ils font main basse sur un territoire ? Ils détruisent systématiquement les symboles religieux ou politique du passé pour en installer de nouveaux. Détruire l’histoire pour la réécrire n’est pas démocratique, mais totalitaire. Vivez avec ces ruines ou ces monuments d’un temps passé. Même si ce sont des témoins gênants, ils n’en font pas moins partie de l’Histoire (beaucoup de personnes et intellectuels travaillant dans le patrimoine, l’histoire, l’art ou l’architecture déplorent aujourd’hui la destruction des monuments communistes russes, qui étaient de véritables prouesses techniques, mais on peut citer les grands Boudhas, les vestiges de la Chine ancienne, et tant d’autres disparus…).

Aujourd’hui, le travail de Salamone est reconnu comme l’une des architectures majeures de la période Art Déco dans le monde. La ville de Buenos Aires organise même un circuit découverte de ses bâtiments de style Art Déco, en s’appuyant sur le travail de Salamone.

Le photographe Esteban Pastorino Diaz a réalisé un très beau travail photographique sur le patrimoine architectural laissé par Francisco Salamone :

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(plus d’infos sur sa page web : www.estebanpastorinodiaz.com/ )

Belle journée !

Histoire macabre : Kay Sage, femme, artiste et surréaliste

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(les titres des tableaux étant souvent longs et complexes, je n’ai mis que leurs dates)

Pour la deuxième « histoire macabre » que je vous propose, j’ai choisi une autre femme. La première était Eléonore de Tolède, la seconde est une artiste.

Vous savez toute la difficulté d’être UNE artiste, avec toute la « double contrainte » que cela implique (si vous vous intéressez au sujet, je vous recommande la livre de Marie-Jo Bonnet, « Les Femmes artistes dans les avant-gardes, ainsi que tous les écrits d’Aline Dallier-Popper, première critique d’art féministe en France, et dont les archives sont conservées à Châteaugiron). En gros, pour être reconnu en tant qu’artiste vous avez deux choix : soit vous êtes asexuée totalement et complètement, y compris avec un pseudo masculin, soit vous êtes féminine et vous restez cantonnée aux sujets dits féminins. C’est une situation complètement schizo pour la plupart des artistes féminines, c’est d’ailleurs en parti pour cette raison que jusqu’à récemment, beaucoup d’artistes féminines françaises ne se définissaient pas comme féministes, tout bêtement parce qu’elles refusaient le système de « cases » du marché de l’art, et donc, cette « case » aussi.

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S’il est compliqué d’être UNE artiste, c’est encore plus compliqué lorsque vous êtes une artiste ET une épouse d’artiste. Souvent, le masculin l’emporte et M. est plus connu que Mme. Les exemples sont légions en France, une exception est faite pour le couple Delaunay où Mme est plus connue que M. Et chez les russes également, les femmes sont aussi connues que les hommes (enfin, c’est un peu plus complexe, mais elles sont reconnues en tant qu’artistes et travaillent sur les mêmes sujets que les hommes, notamment pendant les premières années du communisme). Mais, en France, ben non, c’est toujours M. le plus connu. Françoise et Dora sans Picasso n’existent pas ou si peu, par exemple (je prends un exemple volontiers connu, mais il y en a beaucoup plus).

Kay Sage donc, dont personne n’a entendu parler en France, même Marie-Jo Bonnet ne la cite pas. Réparons vite cette oubli !

Kay était donc la femme d’Yves Tanguy, le fameux surréaliste. Elle a eu une vie très mouvementée, une sorte de rêve de biographie, ça ferait un superbe film, et je vais vous la conter.

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Kay naît Catherine Linn Sage, surnommée Kay, en 1898, au sein d’une famille bizarre, car double. Du côté de sa mère, la très respectable Anne Wheeler, fille de médecin à la personnalité extravagante et névrotique, la généalogie est remplie de personnalités curieuses, fantasques, maniaques, collectionneurs, obsédés sexuels, artistes, dépressifs, schizophrènes, paranos et mythos (pas tout ça en même temps, fort heureusement). Du côté de son père, le super-extra-archi-respectable Henry Sage, sénateur de New-York, président d’une grande société d’exploitation de forêts de séquoias, membre du CA de l’université Cornell (et aussi poète sans talent, on ne peut pas tout avoir), on est plutôt conservateur américain, avec tout ce que cela implique de rigidité. Selon la famille, on est carrément descendants des Bourbons. Forcément, dans ce type de milieu on cultive l’orgueil de la race, la grande bourgeoisie new-yorkaise vivant volontiers en vase clos. Selon des recherches effectuées plus tard par Tanguy lui-même, en vérité, la famille descendrait plutôt du breton Alain-René Lesage, issu du Morbihan et notamment auteur des Aventures de Gil Blas. Forcément, c’est moins frappant.

1948

(1948)

Cette dualité va marquer la petite fille (elle a aussi une sœur aînée, Ann, très belle). Elle sait très tôt que plusieurs personnes de sa famille maternelle sont morts en asile psychiatrique, et que beaucoup d’autres sont artistes. C’est une petite fille étrange : de son père, elle tient la passion de la collection des œufs, qu’elle conservera jusqu’à sa mort. Elle est pâle, avec des cheveux blonds très fins, et avec un physique moins gâté par la nature que sa sœur. Elle ne sourit pas, adore raconter des histoires horribles, n’aime pas les autres enfants, qu’elle juge stupides. Elle a une collection d’écriture manuscrite : elle demande à des adultes de lui écrire quelque chose dans un carnet, et à force de s’entraîner, devient un remarquable faussaire enfantin. Sa mère ne l’aime pas, et lui fait bien sentir qu’elle est plus moche que sa sœur. En conséquence, un psy vous dirait que la petite vivait dans un état de peur permanente, car elle était persuadée que le monde des adultes était truffé d’horreurs, qu’elle perpétuait en les répétant et en inventant, que de plus, elle cherche à attirer le monde des adultes et l’attention sur elle grâce à un procédé intellectuel, et qu’ensuite elle ne se trouve à sa place nulle part, puisque considérée comme une enfant par les adultes et rejetée par les autres enfants. Mais je ne suis pas psy (sauf que toutes ces théories sont exactes). Kay est ceci dit, une enfant assez sage et sans histoires, à part quelques grosses colères mémorables. Elle est discrète, parle peu et observe le monde qui l’entoure. Vers l’âge de trois ans, on lui découvre un don énorme pour le dessin et la peinture.

1941

(1941)

Elle passe son enfance avec sa mère surtout, papa travaillant, et dans un monde de mondains où elle voit les gens s’angoisser, déprimer, et boire. Elle va à l’école bien sûr, quand elle est aux USA, c’est-à-dire 3 à 4 mois par an, mais comme elle possède une mémoire et une acuité intellectuelle immense, elle réussit toujours brillamment tous ces exams. Oui, car, quand on est une Sage, on voyage beaucoup : Londres et la Suisse (qu’elle déteste), Paris et l’Italie (qu’elle adore) font partis de sont quotidien d’enfant mondain. Elle arrête l’école à 15 ans, âge auquel elle parle couramment l’anglais, le français et l’italien, c’est une tête en maths, et elle fait des versions latines comme on irait chercher le pain. Une enfant et une ado hors norme mais sans bouger. Elle est obligé par sa mère de suivre quelques cours mondains : équitation, tennis, voile, danse et fusils de chasse. Kay a horreur du sport, et devient une malade imaginaire pour échapper aux cours, surtout en période de règles (qu’elle accentue).

1944 2

(1944)

L’adolescence est bousculée. Un voyage plus qu’aventureux en Égypte avec sa mère la marque à jamais : couleurs, sons, lumières. Elle commence à prendre conscience des changements de son corps de femme, et voit les relations de sa mère avec les autres hommes (c’est une séductrice, mais souvent sans consommation). Ses parents divorcent, elle reste avec sa mère tandis que sa sœur reste avec son père. Il faut trouver un logement, direction San Francisco. Elle s’y ennuie mortellement, et commence à découvrir le véritable état de sa mère. Maman est excentrique, possessive, exhibo, pingre, mentalement instable, qui a été élevée par une tante alcoolique et droguée aux médocs. Entre maman et l’ado, c’est une histoire d’amour complètement tyrannique et dévastateur pour Kay, qui adule sa mère, qui le lui rend très peu et qui, de plus, se sert de sa fille (chantage maternelle). En 1911, elles regagnent NY, mais la vie est différente : en tant que femme divorcée, sa mère est rejetée par tout le botin mondain, ce qui accentue sa dépression chronique. Kay commence alors à peindre à l’huile. Conjointement, c’est elle qui doit administrer les doses de morphine dont sa mère a besoin, qui tombe de plus en plus dans son addiction.

1954

(1954)

L’argent vient à manquer, direction un deux pièces à la périphérie de la ville, un rien glauque. Plus de domestiques. A cause de la guerre en Europe, il y a de moins en moins d’argent disponible : sa mère possède un héritage à elle, mais dans une banque italienne, or à cause de la guerre, l’argent reste bloqué en Italie, elle ne le récupérera qu’en 1919. Il faut savoir que Kay, débrouillarde, va gagner beaucoup d’argent en travaillant pendant la guerre, à partir de 1917, comme traductrice au Bureau de la Censure, à cause des langues qu’elle parle, et comme elle est sérieuse et très capable, elle va vite monter en grade, ce qui fait qu’elle amasse un petit pécule non négligeable. En 1915 et 1916, sa mère achète deux maisons en Floride, où elles vivent jusqu’au départ de Kay pour NY, et où son talent pictural s’épanouit de plus en plus, tandis que sa mère sombre de plus en plus (morphine, médocs, alcool). Kay quittera le bureau en 1918 et n’effectuera jamais plus un travail d’employé.

1944

(1944)

A 17 ans, tel un miracle sur pattes, Kay devient jolie. Le petit canard maigre, gauche et pâle devient jolie cygne blanc très mince. Elle fréquente désormais le milieu mondain bourgeois en tant que jeune fille, mais elle s’y ennuie mortellement. On commence à lui parler mariage, mais elle se pose des questions : son désir de l’amour romantique va à l’encontre de son désir d’être artiste, car elle pense le mariage incompatible avec sa vocation. A 20 ans, elle a une mémoire sensible extraordinaire, n’aime pas les obligations mondaines, supporte difficilement les gens, car elle ne leur pardonne rien, et en plus, devient hyper susceptible. En 1919, maman récupère ses sous et part vivre en Italie avec la sœur Ann. Kay refuse de les suivre. Elle entreprend de suivre les cours de la Corcoran Art School de Washington, mais au bout de quelques jours, décide de ne pas suivre les cours théoriques. Elle note de quoi sont faits les cours, s’informe par elle-même, profite des locaux et ateliers pour essayer diverses techniques, et se noue avec le concierge qui la tient informé du fonctionnement de l’école. Elle refuse d’avoir des relations avec les autres élèves. Mais elle rencontre son premier amour, Martin. Manque de pot, il est marié, sans profession. Elle passe des nuits sexuelles passionnées mais sans orgasme pour elle. Fatalement, le scandale éclate. Heureusement, maman revient d’Italie pour régler des affaires financières et repart aussi sec. Kay l’accompagne donc, nous sommes en 1920, elle a 22 ans.

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(Kay en 1922)

Elle fera une profonde dépression, elle ne s’aime pas, coupe ses cheveux. Elle se sépare de sa mère et s’installe seule à Rome, dans une belle maison fort décrépite de San Lorenzo. Elle visite plusieurs écoles d’art mais refuse de se plier aux cours, mais apprend quand même des rudiments d’anatomie, ça peut servir. Elle se sent plus libre, et se lie d’amitié avec un vieux peintre, Onovato Carlandi, qui lui fait rencontrer un petit groupe d’artiste. Elle devient exubérante, rit, sourit. Sa sœur la rejoint en 1921 et commence un profond amour fraternel, complètement inconditionnel. Elles déménagent et Kay achète un appart à Rome, délabré, sans confort, mais somptueux. Elle adopte un terrier écossais, Pacha, et perd peu à peu la trace de sa mère.

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(1939)

Et là. Coup de foudre. Comme dans les livres sentimentaux. Il est beau, il est insouciant, riche, c’est un prince. Ne riez pas, il est VRAIMENT prince : le Prince Rainier di San Faustino. Il est tout ce que Kay déteste, elle le sait mais l’aime quand même (auto-destruction, me souffle papa Freud). Il doit attendre sa majorité italienne pour le mariage, car son père est mort et sa mère désapprouve (épouser une mondaine américaine, l’Italie tombe bien bas, etc.). Pendant deux ans, Kay apprend à être une vraie princesse italienne, ce qui la gonfle un rien. Son père fixe la dot à 50 000 dollars, mais fait édifier un contrat en béton pour éviter que la belle-famille ne pique les sous de sa fille chérie (il fait bien). Le mariage a lieu en 1925, elle a 27 ans. Kay se marie par amour mais aussi par raison : âge, richesse, titre. Pourtant ce mariage est destructeur pour elle, car elle est obligé de s’arrêter de peindre. Les époux vivent une vie oisive, lui ne sait rien faire de ses dix doigts, ils sont victimes d’alcoolisme mondain. Kay s’ennuie profondément. A Venise, elle se lie avec Henri Bernstein, qui lui parle de la vie culturelle française, elle se remet donc à lire, avec avidité. Elle aura une liaison, avec un marin français (romantique). Elle rencontre Ezra Pound, qui lui fait découvrir des surréalistes, et à la Biennale de Venise en 1932, elle découvre Giorgio de Chirico. C’est un véritable choc.

1940

(1940)

Kay se rend compte qu’elle a perdu beaucoup de temps dans ce mariage, et s’éveille comme d’un rêve (ou d’un cauchemar, c’est selon le point de vue). Elle se remet fiévreusement à peindre et à écrire. La vie sexuelle du couple est un enfer, dans lequel Kay subit le viol conjugal, ce qui entraîne la ruine du couple, son père meurt en 1933, sa sœur, très malade, en 1935, elle part seule, et entame des procédures d’annulation de mariage.

Elle s’installe à Milan pour peindre. Suite à tous ces événements elle est sous calmants pour cause de « dérèglements du système nerveux ». Elle obtient son premier contrat avec une galerie en 1936. En mettant fin à l’amour charnel, son esprit se consacre uniquement à l’art. Pendant l’été 1936, elle part pour Paris.

1939

(1939)

Elle lit, voit les expos, regarde partout et s’imprègne. Elle découvre au Jeu de Paume une expo de femmes artistes (Mary Cassatt, Berthe Morisot et Marie Bashkirtseff entre autre)…. Et elle déteste : trop de mièvrerie, pas d’expression, pas d’envergure selon elle. Pour elle, l’art n’a pas de sexe, et distinguer les hommes des femmes lui parait une ânerie monumentale. Elle découvre papa Freud, désormais, l’introspection sera sa ligne de vie. Elle fréquente le cercle d’Henry Miller, et se lie d’amitié avec Anaïs Nin. Elle se passionne pour les surréalistes et achète quelques œuvres.

1938

(1938)

En 1938, elle expose au Salon des Indépendants, où son travail est remarqué par Breton, Tanguy et Calas. Les deux premiers lui rendent visite.

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(Kay et André Breton, qui tire encore une tête pas possible, comme à son habitude)

Voici donc, la rencontre entre Kay et Yves. C’est un vrai coup de foudre. Pas charnel. Intellectuel. Deux âmes sœurs : même caractère, même éducation, même vie, mêmes idées.

Lui est marié à Jeannette, qui est une jalouse maladive (comme par hasard). Le couple manque cruellement d’argent et vit à la sauvette, Peggy Guggenheim le renfloue de temps en temps par pitié. En juin 1939, l’annulation officielle du mariage de Kay est prononcée, la voilà libre . De son coté, Yves s’éloigne de plus en plus de Jeannette. L’été est marqué par des vacances en Savoie, où se côtoient Tanguy, Kay, le couple Breton, le couple Matta et Esteban Frances. Un été marqué par une seule question, celle de la guerre imminente et de l’exil. Kay décide que sitôt rentrée à Paris, elle repartira pour les USA. Elle vend sa maison italienne, 2 millions de francs, qu’elle ne récupère pas car l’argent reste bloqué à cause de ma guerre, elle le récupérera seulement en 1950, et ce sera 1000 dollars au lieu des 60 000 prévus, à cause de l’effondrement de la monnaie italienne (ça valait le coup de vendre, tiens !).

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(1958)

Lorsque la guerre éclate, Kay est rentrée aux USA, et elle vient de faire valider un fabuleux projet par le ministre des affaires étrangères : au nom du développement des échanges artistiques franco-américains, elle doit tout mettre en œuvre pour aider à la venue des artistes français aux US. Ce projet est notamment soutenu par de fort riches mécènes, qui vont beaucoup œuvrer pour la protection des artistes français pendant la guerre : Peggy Guggenheim, Saidie May et Caresse Crosby, notamment. De nombreux artistes vont donc pouvoir quitter Marseille avec des papiers en règle. Le couple Tanguy attend ses papiers. Si tous les autres surréalistes ont reçu leurs papiers d’appelés, en revanche, Yves est réformé, comme pour la première guerre, pour raison de « santé mentale déficiente » (ben tiens).

L’art est désormais au centre de la vie de Kay : elle peint beaucoup et en plus, elle aime passionnément et intellectuellement un artiste comme elle.

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Tanguy peut enfin partir, il arrive à New-York le premier novembre 1939, et emménage à Greenwich Village. La ville de New-York, soucieuse de bien traiter les grands artistes français d’avant-garde, met à leur disposition des ateliers communs avec matos, supervisés par des artistes américains. Tanguy y fera notamment beaucoup de gravure, mais on y croise aussi Chagall, Masson, Dali et Miro. Le couple Matta suivra les Tanguy, et les Breton suivront en 1940, qui vivront dans un appart loué par Kay, qui, un rien gonflé, demande à Peggy Guggenheim 200 dollars par mois pour faire face aux dépenses engendrées par les artistes. Une goutte d’eau dans l’océan de billets de Peggy, qui accepte. A la fin de l’année 39, Kay organise une expo de Tanguy à la galerie Pierre Matisse, les bénéfs doivent servir à venir en aide aux artistes encore résidant en France occupée (Hélion et Masson auront droit aussi à leur expo). Mais il va y avoir un énorme conflit d’intérêts entre Kay et le marchand d’art célèbre Kahnweiler, qui préfère accorder sa confiance au marchand allemand exilé aux US Curt Valentin. Saidie May remplace donc Kay à la tête de l’expo, et bien sûr, s’ensuivit malversations et finances plus que douteuses. Le fabuleux projet d’entente coule donc de lui-même, heureusement, quelques artistes ont quand même pu en bénéficier.

Kay et Tanguy vivent désormais ensemble, sous le signe de la création. Comme ils vivent dans un « une pièce », ils érigent des règles, afin de créer chacun de la manière la plus solitaire possible (on ne regarde qu’à la fin). A Reno, en 1940, Tanguy divorce officiellement de Jeannette (Reno est une ville magique où mariages et divorces se prononcent en quelques minutes à peine). D’ailleurs, ils s’y marient aussitôt après. Kay accepte ce mariage car il représente pour elle un véritable engagement en faveur de l’art moderne. L’acte permettra également à Yves d’accéder à la nationalité américaine.

En 1941 se tient la première expo officielle de Kay aux USA, au Musée d’Art Moderne de San Francisco.

Deux ans plus tard, ils s’installent à Woodbury dans le Connecticut, une grande maison de style colonial. A l’époque, cet état est un peu une annexe du Village, où viennent se reposer les artistes en mal de verdure et de calme. La vie est douce pour le couple, ils ont gagné un peu d’argent par la vente de toiles, et ils commencent à être reconnus en tant qu’artistes. Il y a très très peu de disputes, l’art est au centre de leur vie, et beaucoup d’amis vivent dans le coin, on voit défiler à la maison les Calder, les Masson, Richter, Gorky… L’alcool coule sans doute un peu trop mais bon, en gros, la vie est belle.

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(derrière, de gauche à droite : Yves et Kay, Maria Martins et Frederick Kiesler, devant à gauche Marcel Duchamp et à droite Enrico Donati)

Kay apprend que sa mère est décédée en Italie, mais à cause de la guerre, elle ne peut se rendre aux obsèques. Kay est donc la dernière survivante de la famille. Elle ne parlera plus jamais de sa mère.

A la libération, elle récupère l’héritage de sa mère, les Tanguy achètent donc une superbe ferme du XVe siècle en 1946, qui s’appelle Town Farm, qui comprend deux bâtiments, une maison pour eux et une maison d’amis qui fait également office d’ateliers (un chacun)… Bien sûr, tout cela tombe un peu en ruine, mais qu’importe, les travaux sont vite réalisés, et Kay fait installer tout le confort moderne (on est en 1946, et cela signifie une vraie lingerie, un double réfrigérateur, un congélateur, un lave-vaisselle, etc…). Fervente adepte du modernisme, sa déco est très contemporaine de l’époque, avec beaucoup d’art, car Kay et Yves possèdent un belle collection : De Chirico, Delvaux, Man Ray, Max Ernst, Miro, Magritte, Breton, Calder, etc.

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(deux photos de l’intérieur de la maison, style moderniste, cherchez Calder et les chats)

Elle associe de manière très heureuse toutes ces œuvres avec des collections de pierres, de masques d’Alaska, de poupées kachinas du Nouveau-Mexique, des objets d’art populaire américain du XXe siècle, des galets et bien sûr, sa collection d’œufs. Elle est devenue une grande collectionneuse d’objets surréalistes et est passée maître dans l’art de l’assemblage imprévu. La maison est complétée par un terrain et un potager, qu’ils entretiennent eux-mêmes. Kay adore faire la cuisine, et ils engagent également une bonne, Betty (car si on adore faire la cuisine, en revanche le ménage n’est guère une passion).

Pour moi c’est un peu ça, une vie de rêve : grand atelier et jolie maison avec des objets étranges, un peu de terre, l’art est partout, plus la cuisine. Autant dire qu’on est bien chez les Tanguy, et que tous les hôtes raffolent de l’endroit. Kay a hérité de sa mère une classe internationale, un sens inné de la diplomatie et le sens de la réception. C’est normal : elle a été élevé là-dedans. On voit venir Sartre, St John Perse, et les Dubuffet également.

Les amis surréalistes de Yves sont tous rentrés en France à la Libération, et ils détestent tous Kay, qui représente pour eux la bourgeoise américaine riche typique. En 1943, c’est la brouille définitive entre Breton et Tanguy, le premier reprochant au second de mener, grâce à son mariage, une vie bourgeoise. Ils ne se parlèrent plus jamais près ça. Peu importe pour le couple, leur amour cérébral envahit tout, et ils y puisent tous deux une énergie créative incroyable. Kay multiplie les prix et les expos. Il faut savoir qu’aux USA, les prix et récompenses sont la seule voie ouvrant la porte des musées, beaucoup plus que l’éducation et l’apprentissage. Depuis 1940, Kay est reconnue officiellement peintre surréaliste américaine, ce qui est une voie ambiguë. En effet, même Tanguy le sait, depuis 1950, le surréalisme est mort. Kay croit au surréalisme mais ne cherche pas spécialement à peindre surréaliste, elle poursuit donc une avancée pour découvrir sa propre identité, et non pour s’inscrire dans un mouvement. Son œuvre est parsemée d’emprunts à son époux. Des critiques n’y virent que le fait que Kay, en tant que peintre, n’existait qu’en tant, d’abord, qu’épouse de l’artiste authentique, Tanguy. Abrutis. C’est tout bêtement l’annonce du fait que Kay aime son mari, l’admire, et en plus, qu’il fut le déclencheur artistique qui lui manquait. Kay est donc renvoyée à sa propre recherche d’elle-même, en tant qu’artiste, elle veut s’imposer d’elle-même, et donner une forme précise et durable à un projet incarné au nom de sa véritable existence.

1956

A cette époque, les Tanguy s’intéressent beaucoup à l’occultisme, et se passionnent pour les religions égyptienne, mayas, indiennes et bretonnes. D’ailleurs, ils partent en 1953 pour faire un long voyage en France. Déçus par Paris, qui a perdu ses avant-gardes et ses vrais intellos, et sombre de plus en plus dans la spéculation de l’art, ils partent vite de la ville, qu’ils ne supportent plus après avoir vécus pendant longtemps à la campagne, et se rendent en Bretagne, région natale et familiale de Tanguy. Kay tombe amoureuse de la Bretagne.

Depuis 1950, l’état de santé de Yves s’est dégradé : il est constamment fatigué, l’alcool et le tabac n’arrangent rien. Il refuse cependant d’y prêter attention. En 54, il va être hospitalisé deux fois, pour ulcère et névrite. La même année, ils exposent côte à côte dans la même galerie. A la suite de cette expo, dont la préparation fut particulièrement angoissante, Kay ne peint plus beaucoup mais s’est remis à l’écriture.

Le 15 janvier 1955, Yves Tanguy meurt d’une hémorragie cérébrale. A compter de ce jour, Kay ferme peu à peu la porte de son atelier et ne créera pratiquement plus. Elle va consacrer son temps à l’édification d’un mausolée intellectuel à la gloire de son mari : elle va notamment rédiger le catalogue complet de toutes ses œuvres, ce qui est un travail colossal, car il faut retrouver absolument toutes les œuvres de Tanguy, et savoir précisément où elles sont et qui les détient. Elle rédige également ses mémoires. Leurs deux chats siamois adorés (oui, le couple vénère les chats), Keben et Kobold, décèdent peu après Yves.

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(le couple avec ses chats d’amour)

Kay sombre peu à peu dans la dépression, un déséquilibre nerveux et mental que la maladie n’arrange pas. On ne sait pas trop ce qu’elle a : elle perd peu à peu la vue avec des douleurs insoutenables, elle est opérée plusieurs fois, mais rien n’y fait. Aujourd’hui, on pense qu’il s’agissait sans doute d’une maladie dégénérative, vraisemblablement la maladie de Dupuytren, que l’on est incapable de soigner à l’époque. Elle prépare sa succession avec un notaire (toutes ces œuvres sont léguées au Musée des Arts du Connecticut, qui n’en revient pas d’avoir un tel trésor).

Le 8 janvier 1963, Kay se tire une balle de revolver, après 65 ans d’une vie bien remplie.

Les deux corps seront incinérés et les cendres mélangées reposent à présent dans la baie de Douarnenez. Ayez une petite pensée pour ce couple d’artistes magnifiques quand vous passerez par là-bas.

Voilà, la vie de Kay Sage, artiste méconnue et oubliée, dont la vie très riche mériterait amplement un biopic !

Ci-dessous, différents livres sur Kay :

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(Your Move, un catalogue d’une exposition présentant une collection d’objets surréalistes et de collages de Kay)

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(China Eggs, les mémoires de Kay)

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(une excellente biographie, dont vient la majeure partie de mon inspiration pour ce texte)

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(le catalogue raisonné des oeuvres de Kay, un joli pavé)

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(un très beau livre rempli de photos sur la vie du couple)

J’espère que son histoire vous aura plu, et je vous souhaite une belle journée…

 

 

Le Musée Fayet, une belle découverte…

« Je retiens votre promesse de venir me voir à Béziers. Voilà bien longtemps que nous n’avons pas parlé peinture, j’ai un tas de choses à vous montrer. D’abord, mon atelier est remanié. Dans un panneau, L’Homme à la Pipe étincelle au milieu des Moissons d’or. De l’autre côté, tous les Gauguin ; Cézanne au milieu de ses pommes et de ses fleurs… »

Gustave Fayet à George-Daniel de Monfreid, 2 novembre 1903.

Ce sont souvent dans les petits musées inconnus que l’on fait les plus belles découvertes… Ce fut le cas pour moi dans le Musée Fayet de Béziers. Celui-ci est une partie du musée des Beaux-Arts, réparti en deux endroits différents : Hôtel Fayet pour la partie ancienne des collections, et Hôtel Fabrégat pour la partie moderne des collections. Les deux sont actuellement fermés pour d’importantes restaurations, qui devraient redonner un peu de lustre aux deux lieux. Le deuxième était déjà fermé lorsque je m’y suis rendu, mais j’ai pu admirer l’intérieur de l’Hôtel Fayet, qui est vraiment très très beau (et plutôt bien conservé d’ailleurs)….

Figurez-vous que la demeure imposante ne fut pas, à la base, propriété des Fayet… Il appartenait au XVIIIe siècle au Baron de Villeraze-Castelnau, et s’appelait donc « Hôtel de Villeraze ». Tout aurait pu continuer ainsi gentiment, si M. le Baron n’avait eu la fâcheuse idée d’y assassiner le procureur du Roi en 1772. Oui, rien que ça, je ne vous raconte pas la une des gazettes mondaines de l’époque (enfin façon de parler, disons que beaucoup de ragots ont circulé dans les couloirs). Il fut gracié par Louis XVI, mais condamné au bannissement. Il partit donc de Béziers, il lui arriva des tas de choses, et il revint à la fin du Second Empire, mais ne se réinstalla pas à l’Hôtel (histoire que cela ne lui porte pas la poisse, on sait jamais). Il le loua donc, et plus tard, le vendit à la famille Fusier. Par le biais de la jolie Élise, celle-ci s’allia à la famille Fayet, et voilà comment l’Hôtel Fayet naquit…

(Charles Copeyl, portrait présumé de Charles de Rohan, XVIIIe)

La famille Fayet est issue de la nouvelle grande bourgeoisie, enrichie grâce au négoce du vin (oui, Béziers fut le centre de la France en terme de vins il y a longtemps). L’un des fils d’Élise, Gustave, devint un très grand collectionneur d’art moderne, et sa très riche collection est aujourd’hui répartie entre Orsay, l’Ermitage, le Metropolitan de NY, la National Gallery de Washington, etc.

Il doit sa passion à son père et son grand-père, tous deux peintres paysagistes. Il devint lui-même artiste multi-médium, connue notamment pour ses tapisseries symbolistes.

(Donatien Nonotte, 1750, portrait de la vicomtesse suédoise Brita Christina Tornflyckt)

Cet homme était un fou d’art. Comme beaucoup d’héritiers grand-bourgeois, il aurait pu se contenter de vivre de ses rentes, comme tout le monde dans son milieu, et il aurait fini sa vie gros, gras, sentant le cigare, coiffé d’un haut-de-forme plus grand que lui, impotent, porté sur les cocottes, et sans doute atteint de la goutte et d’une maladie du foie. Mais non, pas du tout. Il se marie à Madeline d’Andoque de Sériège, excusez du peu, et hérite bien sûr des propriétés viticoles du père de celle-ci, ce qui enrichit considérablement le cheptel. Fort de cette nouvelle richesse, il achète pour 20 000 francs de tableaux, Degas, Pissaro, Renoir… Et 20 000 francs de l’époque, ça fait beaucoup !

(Dominicus Smout, (1671- 1733), Vanité, huile)

(et mesdames et messieurs les conservateurs, ceci est un message national : quand on accroche un diptyque, on l’accroche toujours de manière à ce que sa lecture se fasse de gauche à droite, comme un livre européen… Or là, l’ordre était inversé, mais je vous les présente dans le bon ordre…)

En 1900, le voilà Conservateur du Musée des Beaux-Arts de la ville, qui voit une grande exposition s’y tenir en 1901. Pour l’occasion, c’est le grand déballage : Rodin, Maurice Denis, Lautrec… Il y a même un Picasso, et il est à noté que la première grande expo du monsieur, avant celle d’Ambroise Vollard…

Mais l’artiste favori de Gustave fut Gauguin, avec qui il entretint une correspondance très riche du vivant de l’artiste. Il possèda jusqu’à 70 œuvres, tous types confondus.

Malheureusement, les modernes ne sont pas du goût de tout le monde, et son enthousiasme ne rejaillit guère sur le Municipalité et le public bitterrois… Déçu, il part s’installer à Paris, et l’essentiel de sa collection le suit en 1905, laissant l’Hôtel endormi… Ce n’est qu’en 1966 qu’il renaitra en se transformant en Musée, suite à la donation de la famille à la Municipalité…

Il est à noter que de nombreuses œuvres dorment dans les salles fermées au public, ce qui est fortement dommage pour lui ! Et je crois aussi que curieusement, le bâtiment n’est pas classé, ce qui est fortement regrettable, vu la qualité des intérieurs préservés et de l’histoire du bâtiment !

(beaucoup de belles sculptures classiques, je n’ai pris en photo tous les cartels, d’autant que certains étaient absents)

(au rez-de-chaussée, des sculptures d’Injalbert, artiste local de la Belle Epoque)

(un fond du XVIIIe siècle qui va être donné au Musée afin d’enrichir le mobilier déjà présent, très très beaux objets d’art…)

(belle collection de verrerie Art Déco)

Et le clou, ma curiosité préférée :

Un tableau parfaitement insolite : si le sujet des faunes et de Pan est récurrent au XVIIIe siècle, dont date vraisemblablement ce tableau si j’en crois la facture (mais pas de cartel et on n’a pas pu me renseigner…Grrrr), en revanche, il est insolite d’y croiser des femmes-faunes, et encore moins en train d’allaiter ! Donc, profitez-en, c’est une pure curiosité !

Belle journée (prochain article dimanche, on parlera de mon travail et de comment je le fais, ensuite je vous embarquerai pour Carcassonne, où je parlerai de Marie-Madeleine) !

 

Histoires macabres : Eléonore de Tolède

(Éléonore de Tolède, École de Bronzino, XVIe siècle)

En l’an de grâce 1522, en Espagne, dans la province de Salamanque, naquit une fort jolie petite fille, prénommée Éléonore. Si la dite petite fille avait vécue une vie paysanne sous le beau et chaud soleil d’Espagne, notre histoire s’arrêterait là. Mais Éléonore n’est pas une petite fille comme les autres. Son père n’est autre que le vice-roi de Naples, et sa mère est marquise. Elle se prénomme donc « Éléonore Álvarez de Tolède et Pimentel-Osorio ». Ce qui n’est pas rien. La petite fille grandit et devient une belle jeune fille au front grave, à l’œil rond et au visage pur. Bien sûr, elle ne peut choisir son époux, on va la marier à un jeune homme dont on se fiche du physique du moment qu’il possède un titre ou des terres ou des richesses, voire les trois à la fois, ça serait le top. Bon, Éléonore espère quand même au fond d’elle-même, comme toute jeune fille à peine sortie de l’enfance, que son prince charmant sera beau, grand et fort, et qu’il l’emmènera dans un beau château blanc où elle coulera des jours paisibles à ne rien faire, enfin, à part quelques enfants, à déprimer et à manger des gâteaux au miel et aux amandes jusqu’à ce que sa beauté soit gâtée par ses mêmes excès et qu’elle finisse par mourir vieille, décatie, obèse, et confite en religion. Je caricature un brin, mais en gros, c’était un peu ce que l’on attendait des femmes à l’époque. Sauf que Éléonore aura un destin tragique, macabre, bien éloigné de cette vie promise (vous sentez le suspense qui monte là ?).

En 1539 donc, on la marie. Ô joie, ô désespoir. Le mari parfait est Cosme de Médicis (le premier, duc de Florence et à l’époque futur grand-duc de Toscane). Il a de l’avenir, il a un titre et il est riche (quand même, c’est un Médicis). Et en prime il est beau (costaud, barbu, le top de l’époque quoi, sauf qu’il a une petite coquetterie dans l’œil mais on lui pardonne…). Si elle ne l’a pas choisi, lui en revanche, il sait ce qu’il fait : il veut renforcer son image politique, et donc, il convient d’épouser une jeune femme qui lui apporte ce soutien politique dont il a besoin. Ce qui tombe bien, puisque Éléonore, ultra super riche et fille du vice-roi de Naples, qui sert donc l’Empereur Charles Quint, est la candidate idéale, vu que celui-ci veut s’allier aux Médicis plus ou moins contre les espagnols maintenus en Toscane. Bon, c’est un peu compliqué tout ça, mais en gros, Éléonore, c’est un parti de choix. En plus, elle est très belle, ce qui ne gâche rien. C’est tout bénéf pour Cosme. Le mariage se fait donc. Et l’angoisse commence.

(Cosme de Médicis, Bronzino, 1560)

Éléonore s’ennuie ferme, de Palazzo Vecchio en Palazzo Pitti, elle traîne sa beauté et son humeur égale et apaisante. Cette humeur lui sert pas mal dans la vie de tous les jours : elle a visiblement un caractère lui permettant de calmer l’impétuosité et les sautes d’humeur de son mari (oui, il est lunatique, il est introverti, il pique des colères, le contraire du prince charmant quoi). De plus, elle finit par occuper son temps par du mécénat. Elle adore les arts et soutient farouchement les maniéristes comme Bronzino, qui fera son portrait plusieurs fois, des portraits glaçants sur lesquels nous reviendrons. Ah, et puis elle fait des enfants, ben oui. En tout, 9 enfants sortiront de la couche nuptiale. 9. Déjà pour moi deux c’est le summum (et encore, je n’en veux pas), alors 9… Bon, on peut donc se dire qu’il y avait quelque chose entre Éléonore et Cosme, une forme d’amour qui a pu naître au fil du temps, comme c’est beau. Mais tout n’est pas rose au pays des licornes : sur les 9 enfants, seuls 6 vont vivre (ce qui n’est déjà pas mal) : François (futur grand-père de Louis XIII), Isabelle (qui épousera un Orsini), Jean (qui deviendra cardinal), Lucrèce (qui épousera un D’Este), Ferdinand (futur grand-duc de Toscane), et Pierre (qui se mariera avec sa cousine…). Les autres meurent enfants : la première et la septième de la malaria, et le sixième, mystère, on sait qu’il est mort mais on ne sait pas de quoi.

(Éléonore de Tolède, Bronzino, 1543)

Voici le portrait le plus célèbre de Bronzino, il s’agit donc de Éléonore et d’un de ses fils. Le tableau date de 1545, et on s’extasie tous devant cette robe absolument superbe, typique de la mode espagnole de l’époque (Éléonore est fidèle à ses racines)…

En 1545, Éléonore accouche de Lucrèce. A ce moment, elle va sombrer dans une grave dépression, aggravée par les grossesses à répétition (elle aura encore 4 enfants, dont les deux premiers mourront), et par une maladie pulmonaire qui l’épuise progressivement.

Après les morts de deux autres enfants, elle va devenir petit à petit obsédée par l’idée de la mort. Elle exprimera même à Bronzino son souhait le plus cher: être peinte dans un cercueil. C’est-à-dire poser vivante, dans un cercueil, pour être représentée morte. Évidemment, la peinture ne se fera pas (shocking !!!). Dommage, cela aurait été grandiose ! Les médecins, en désespoir de cause, et attribuant sa dépression aux morts successives des bambins et à sa maladie, l’envoie à Pise, en espérant qu’elle guérisse. Ce qu’elle ne fera pas. Éléonore meurt à Pise, en 1562, à 40 ans. Le portrait ci-dessous illustre bien la déchéance physique qu’elle a due subir (visage, mâchoire, yeux, mouchoir)…

(Eléonore de Tolède, Alessandro Allori, 1560-1562)

L’histoire ne s’arrête pas là… Les tableaux de Bronzino sont très connus, et reconnus de par le monde. On les admire tout en leur reconnaissant ce trait typique du maniérisme : la beauté glacée et glaçante, hors du temps et inaccessible… Lors d’une exposition en 1962, André Chastel tombe en arrêt devant le fabuleux portrait d’Éléonore et de son fils. Il aura alors cette remarque :  » Cette robe a la somptuosité d’une parure mortuaire »…

Or, en 1982, les tombeaux des Médicis sont ouverts (histoire de voir si c’est pas des zombies, mais bon, en vrai, histoire de vérifier de quoi ils sont morts). On découvre le corps d’Éléonore, superbement embaumée (et un peu racorni tout de même)… Et qui porte cette somptueuse robe, exceptionnellement conservée vu son âge…

Rebelote en 2002 : Gino Fornaciari, professeur d’histoire de la médecine et de pathologie à l’université de Pise, obtient l’autorisation de rouvrir certains tombeaux des Médicis (décidément, ils ne dormiront pas en paix), dont celui d’Éléonore. Avec les techniques actuelles, on constate que la pauvre a vécue un calvaire : courbure des tibias (rachitisme étant enfant, pas rare du tout chez les enfants de grandes maisons, à cause du manque d’exposition à la lumière), fractures multiples des os du bassin (grossesses multiples entre 18 et 32 ans), vertèbres critiques (arthrite), grave affection dentaire (carence en calcium due aux grossesses à répétition)…. Oui, tout n’était décidément pas rose au pays des licornes… Bon, c’est rien à côté de Jeanne d’Autriche, dont a fait l’autopsie au même moment (prognathisme, ossification excessive de la voûte crânienne, malformation des couronnes dentaires, scolioses marquées, dislocation congénitale de la hanche, difformité du bassin, le tout occasionnant sa mort à 30 ans lors de son dernier accouchement).

En espérant ne pas vous avoir trop déprimé, mais j’aime les histoires de femmes, en général, elles sont très édifiantes…

P.S. : vous trouverez sur le net différents chiffres concernant les enfants d’Éléonore et Cosme, 9, 10 ou 11. Je me suis bornée aux 9 que je connaissais, mais peut-être qu’il y a eu aussi des enfants morts-nés.

Belle journée !

 

 

 

Hailey Gates et Grace Neutral : mode, tattoos et féminisme

Si vous êtes abonné à la chaîne Viceland, vous connaissez sûrement Hailey Gates et Grace Neutral. Mais si vous vous intéressez à la mode ou au tatouage, vous les connaissez sans doute aussi. Il y a environ 6 mois, si vous m’aviez parlé de ces deux jeunes femmes, je vous aurais regardé avec une tête de martien tombant de la planète Mars et découvrant le monde humain… En gros, je ne connaissais pas. Et quand, il y a 6 mois environ, j’ai découvert les reportages de Grace Neutral, diffusés sur Viceland, je suis devenue fan. Comment ai-je pu passer à côté ? Du coup, dés que la saison 2 de States of Undress, de Hailey Gates est passée sur la même chaîne, j’ai sauté dessus tellement le sujet m’a paru intéressant. Re-grosse claque. Comment ai-je pu passer à côté…

Je vous explique : Hailey Gates est une jeune femme, journaliste, américaine, très sympa, figure clé du journalisme indé new-yorkais, et qui s’intéresse à la mode. Mais pas à la mode du type « suivre les tendances », non. La mode dans un sens sociologique et anthropologique, en quoi la mode révèle-t-elle plus sur un pays que la politique ou l’économie. Cela ne pouvait que m’intéresser. Ses documentaires sont absolument passionnants, très bien fait, ils présentent le pays, en gros, son histoire etc, puis s’interrogent sur comment vivent les femmes de ce pays. C’est là que le féminisme intervient : si Hailey Gates fait très peu de commentaires, elle tente de comprendre et non de juger, en revanche, les reportages sont édifiants en ce qui concerne les conditions féminines dans le monde (et je peux vous assurer qu’en France, on est bien loties par rapport à d’autres femmes). Car Hailey se rend très peu dans des pays « sans risques », elle choisit plutôt des pays « à controverses ». La saison 1 se déroulait au Pakistan, au Congo, au Venezuela (où les tampons sont interdits), en Russie, en Palestine, en Chine, où elle rencontre Li Maizi, féministe et activiste. Elle va jusqu’à porter le voile pour pouvoir interviewer un proche d’Ail-Qaïda. La saison 2 se déroule quand à elle au Liberia, en France (à l’époque du sujet brûlant sur le burkini), en Thaïlande, en Bolivie, au Mexique, en Syrie, et en Roumanie. Autant dire que Hailey n’a pas froid aux yeux, et que vous ressortez glacé de ces reportages, avec une furieuse envie de ruer dans les brancards… Rares sont les pays montrés où la femme est (relativement) libre de s’habiller comme elle le souhaite. Fort heureusement, il y a de l’espoir : dans les autres pays, là où elles sont brimées, elles ont suffisamment de ressources et d’imagination pour combattre, à leurs manières, les oppressions sont elles sont victimes. Si vous êtes très sensible, je ne vous recommande pas la Thaïlande, ni le Mexique (j’ai pleuré devant le premier).

Prenons un exemple : le Mexique. Quand vous dites « Mexique » à un européen, ou disons, un occidental, immédiatement des images d’Épinal se mettent en place : temples, incas, aztèques, Frida Kahlo, couleurs, musique, joie de vivre, Dias de los muertos, sombreros, etc. C’est beau, c’est enjoué, c’est coloré. Bon, ce n’est pas une mauvaise chose, je suis moi-même fan de Frida et de tout ce qui se rapporte aux Aztèques. Mais le Mexique, c’est un pays triste, où règne une grande violence, et une corruption tellement bien ancrée dans le pays qu’il n’y a même d’autre solution pour survivre, avec un gouvernement qui ne fait pas, ou ne peut faire grand chose. Au Mexique, les jeunes issus de familles riches se comportent comme des porcs envers le reste de la population : ils ont tous les droits et la police ne peut même pas les arrêter. Au Mexique, des jeunes en sont encore à manifester pour avoir le droit de s’habiller emo. Au Mexique, le climat de violence est tel que les affrontements entre « tribus » font des morts, et on peut se faire battre à mort parce qu’on a un look différent. Le Mexique, c’est aussi ça, et ce que veut montrer Hailey : une société complètement rongée, où la seule liberté réside en une coupe de cheveux, et où on peut mourir pour ça. Je ne verrai plus jamais le Mexique de la même façon.

La chaîne Viceland et les reportages : https://www.viceland.com/en_us/host/hailey-gates     (peut-être aussi visible sur youtube, je ne sais pas)

L’instagram de Hailey : https://www.instagram.com/haileybentongates/?hl=fr

Grace Neutral, anglaise, évolue dans un mode différent : celui du tatouage. Elle se définit elle-même comme tatoueuse et activiste, et elle est féministe. Grace est, comme l’a dit très justement quelqu’un, une « porteuse de lumière », et jamais prénom ne fut mieux choisi. En plus d’être très belle, très modifiée (oui, le blanc de ses yeux est bleu, oui elle scarifiée et a des tatouages partout), elle est d’une ouverture d’esprit, d’une sensibilité et d’une gentillesse à toute épreuve. Dans le série Beyond Beauty, elle explore, dans des pays difficiles, les conditions de vie des femmes par rapport au corps, à la beauté, et aux canons en vigueur. Et je peux vous dire que c’est affreux. Le Brésil notamment, où les différents témoignages vous remettent à votre place. Après, on se considère comme chanceuse d’habiter en France, et pas au Brésil. Grâce à son apparence, Grace peut entrer dans des milieux underground, voire dangereux, et donc, on a un avis vraiment très intéressant, et pas juste celui de la dernière ‘it-girl’ top tendance. Grace met aussi un point d’honneur à montrer à la fois les femmes qui sont prêtes à tout pour correspondre à un canon (c’est assez effrayant) et celles qui sont prêtes à tout pour justement s’en écarter. J’ai découvert avec horreur le quotidien des jeunes femmes brésiliennes nées avec une peau trop foncée (oui, le noir, au Brésil, c’est moche, et pourtant 70 % de la population est noire ou métisse noire…), ce qu’elles doivent subir au quotidien. J’ai découvert que le tatouage est illégal en Corée, mais que ça ne pose de problème à personne que des jeunes filles de 18 ans se fassent refaire, ou qu’à 20 ans, on se « botox » tous les 6 mois. C’est dur mais à la fois, on découvre réellement le quotidien des femmes et les pressions qu’elles subissent, donc, c’est hyper intéressant.

La saison 2 de Beyond Beauty sur i-D : https://i-d.vice.com/fr/topic/grace-neutral

Sur Vice : https://video.vice.com/en_uk/show/beyond-beauty-with-grace-neutral

Sur youtube : https://www.youtube.com/playlist?list=PLOXwHyzEvi7jGLrUaA-02MiOw5560ONGh

L’instagram de Grace : https://www.instagram.com/graceneutral/?hl=fr

En espérant que cela vous donne envie d’aller voir, je décline toute responsabilité en cas de montée des eaux et pénurie de mouchoirs. Dites-moi ce que vous en pensez, j’aimerai avoir vos avis !

Belle journée !

 

Le Calendrier Magique de Manuel Orazi et Austin de Croze

(mon hommage à Orazi)

Chacun y va de son petit calendrier, du plus choupinou de la mort qui tue (bébés lapins, chatons tout roses et autres licornes couleur arc-en-ciel) au plus minimaliste chic (tout juste si on arrive à lire les jours tellement c’est écrit petit dans une police de caractère qui a trouvé le moyen de faire un régime super efficace entre Noël et jour de l’An)… Je vais vous faire une confidence : je HAIS les calendriers. C’est bizarre. J’adore pourtant tout ce qui est papier, magazines et papeterie, je vénère la typographie et la mise en page, mais je hais les calendriers. Pourtant, à l’heure où je vous parle, je suis cernée par trois calendriers et deux agendas. Gloups.

Il n’en est qu’un qui trouve grâce à mes yeux : le calendrier magique de Manuel Orazi et Austin de Croze.

Manuel Orazi (1860-1934) fait partie de ces affichistes et peintres art nouveau un peu oublié (faut dire que pour beaucoup, l’art nouveau c’est Mucha et puis c’est tout), dont l’œuvre est considérable et, qui plus est, en avance sur son temps. Quand je regarde certaines de ces productions, j’ai l’impression de voir les prémices de l’art déco, cet homme était un génie. On sait peu de choses sur Orazi, on connaît juste son parcours professionnel, tout juste connaît-on ses relations, ses oeuvres, son nom… Le calendrier magique reste aujourd’hui un petit mystère : pourquoi et comment les deux hommes se sont rencontrés ? Pourquoi Austin de Croze, qui était un bon vivant gastronome aussi éloigné de la sorcellerie et de l’alchimie qu’un bulot est éloigné du taureau dans un menu à 12 plats, a-t-il écrit ce calendrier magique ? Pourquoi Orazi choisit-il de l’illustrer, lui qui est plutôt connu pour des sujets classiques de l’art nouveau, bien qu’il illustra quelques livres décadents fin de siècle ? Est-ce que Orazi a voulu rendre hommage à des connaissances qu’il admirait et dont il partageait peut-être les goûts décadents ?

Il semblerait que Austin de Croze, outre sa passion pour la gastronomie française, s’était épris d’ésotérisme, mais enfin, c’est une passion commune pour l’époque, et fort partagée. Et Orazi a sans doute trouvé l’occasion très belle de réaliser un bel objet, publié seulement à 777 exemplaires (ben voyons) en 1896. Ou bien, ils étaient saouls et sous morphine et absinthe. Aussi. Cela peut arriver. Vous vous souvenez de vos années lycée, quand on décortique à mort un poème de Baudelaire jusqu’à ce que cela ne ressemble plus qu’à une vieille grenouille morte passée sous un train ? Et où on apprend que Baudelaire a dû suer sang et eau pendant trois heures avant de pondre le poème parfait, alors qu’en réalité il était certainement fortement alcoolisé et un peu dans les vapes…. C’est peut-être un peu ça, le calendrier magique.

Toujours est-il qu’il est là, il est beau. Il n’est pas réédité, ne l’a jamais été, Actes Sud, si jamais vous m’entendez, c’est le moment d’agir, vous feriez plaisir à tellement de fans… En plus, on est en plein contexte « return of the witches », c’est le bon moment  !

(A la fin du livre, il y a une phrase qui dit : « O Toi qui feuilletas ces pages, ayant en ton âme l’espoir malsain d’y trouver le suprême pouvoir du Mal, sois déçu!. ». Donc, je pense que c’est juste un bel objet et un beau pied-de-nez fait aux faux adeptes de la sorcellerie fin de siècle, hyper tendance, par les deux auteurs)

Les couvertures intérieures

Les premières pages, dont les phases de la lune et les sorcières

Janvier

Février

Mars

Avril

Mai

Juin

Juillet

Août

Septembre

Octobre

Novembre

Décembre

Les dernières pages

Et vous, il ressemble à quoi votre calendrier idéal ?

Belle journée, et belle année !