La nouvelle broderie gothique

(cet article est une spéciale dédicace à Justine, l’une de mes collègues médiatrices supers sympas au FHEL de Landerneau, et qui fait de la broderie en mode F*CK)

Vous l’avez peut-être remarqué (ou pas), mais la broderie connaît actuellement un renouveau. Et là, je vous renvoie à mon article sur les artistes féministes qui se réapproprient la broderie, traditionnellement médium féminin dans les cultures d’Europe occidentale. Today, je suis particulièrement amoureuse de la nouvelle broderie à tendance gothique, à cause notamment des motifs. La plupart des brodeuses (oui, ce sont en majorité des femmes) sont douées en dessin, et cela se ressent dans leurs broderies. Les quelques artistes que je partage ci-dessous ont des styles très différents. Certaines font des broderies uniques, d’autres font des broderies téléchargeables, mais toutes ont des styles admirables. J’espère que cela vous plaira…

Adipocere (un classique, mais commençons pas le classique)

Your gothic granny (aka Rachel Dreimiller, des modèles téléchargeables vraiment sympa, dans un style très pur)

Fevernest (aka Elsa Olsson, artiste textile que j’adore) (et son tumblr)

Veiled Mirrors (aka Anna, dont j’adore à la fois les broderies, très mystiques, et aussi les collages, vraiment superbes)

Alifera (aka Alina Fera, dont tous les modèles sont téléchargeables)

Mila Rosha (brodeuse et dessinatrice dans un style glam goth et mystique)

J’espère que vous ferez de belles découvertes, il y a énormément de talentueuses brodeuses dans un style gothique…

Belle journée !

 

Teagan White, le nouvel art naturaliste…

Si vous aimez les cabinets de curiosités, l’anatomie animale, la taxidermie, les choses un peu étranges, le naturalisme, les voyages et les explorateurs du temps jadis (DANS MES BRAS !), bienvenu dans l’ère du « nouveau naturalisme ». Je ne sais pas si ce terme existe réellement, je l’appelle comme cela car je trouve que c’est le titre qui convient le mieux.

Avec le retour de la valorisation du fait-main, de la Nature, de la Déesse Mère, notre société, empreinte de paganisme diffus fortement teinté de rock’n’roll, voit naître depuis quelques temps des artistes travaillant sur la Nature : animaux, végétaux, créatures. Jessica Roux par exemple. Ou Teagan White, dans un style un peu plus « morbide » peut-être, ou un peu plus rock’n’roll justement. Il y en a plein d’autres, je pourrai faire une liste ! Leur maîtrise de l’aquarelle est extraordinaire pour moi. D’habitude, quand on dit « aquarelle », tout de suite viennent en tête des fleurs un peu gnangnan, des ribambelles de chatons, de chiots, des portraits d’enfants (qui font peur), des nus pas très vivants, des paysages pas très réussis, le tout saupoudré d’une niaiserie sucrée qui me fait grincer des dents. MAIS. Avant d’être un passe-temps pour retraités en mal d’inspiration (non non, je ne suis pas méchante, je constate que c’est ainsi), l’aquarelle fut le must pour les naturalistes. Facile à transporter et facile d’utilisation, elle permet bien des effets, à condition de la maîtriser. (et là, vous allez faire un tour sur mon article sur Edith Holden et vous comprenez) Moi, c’est pas mon truc l’aquarelle, je n’y arrive pas. Raison de plus d’admirer ceux qui font des merveilles avec cette pâte colorée à imbiber d’eau.

Comme Teagan White. Chez elle, j’admire déjà sa maîtrise du dessin et de l’anatomie animale, sans parler des végétaux, tout sauf gnian-gnian et très très réalistes. Plus cette ambiance un rien Art Nouveau. Il y a de l’art nouveau, du rock’n’roll, des animaux morts ou vivants, des motifs décoratifs. J’aime. Et, en plus, on peut acheter des objets Teagan White. Et en plus, elle fait aussi quelques zines, qui sont de toute beauté…

Sa bio dit que Teagan travaille sur la faune, la flore, avec un rappel du cycle vie/mort et de la coexistence homme/animal ou de la cruauté inhérente à la Nature. Elle a longtemps vécu dans le Midwest et la région des Grands Lacs, ce qui a influencé sans doute son travail sur la Nature. Actuellement, elle a déménagé dans l’Oregon, c’est sans doute ce qui a motivé l’apparition des oiseaux dans ses dessins. Elle travaille à l’aquarelle et à la gouache, et réalise parfois des commandes (voir plus bas). Elle est membre du collectif THE VACVVM (foncez voir leur insta, c’est de la tuerie), et elle réalise également des illustrations pour enfants.

Je vous laisse apprécier :

Des commandes :

Les zines :

Son site : https://www.teaganwhite.com/

De là, vous pouvez accéder aux réseaux sociaux, au shop, ainsi qu’au site de THE VACVVM (via la page bio).

P.S. : mardi prochain, je commence un CDD m’amenant jusqu’au 3 novembre, comme médiatrice culturelle pour la nouvelle expo du Fonds Leclerc pour la Culture (Landerneau), une magnifique expo sur les Cabinets de Curiosité (trop hâte !). Cela signifie qu’à partir de dimanche et jusqu’au 3 novembre je vais être coupée d’internet (déconnexion totale, ça va pas faire de mal). Ne vous étonnez donc pas si vos coms ne sont pas visibles ou si je n’y réponds pas. Je vous porte tous dans mon coeur, vous êtes des lecteurs adorables, et je vous retrouve donc en novembre. J’aurais commencé mon doctorat sur les zines, la vie sera belle, j’aurais plein de choses à vous montrer et plein de choses à poster. Passez donc de bonnes vacances, et on se verra peut-être à l’expo…

EDIT : En fait, je peux me connecter sur la wifi de mon hébergeur, donc, je peux continuer le blog pendant l’été (enfin, c’est en théorie, en pratique je vais sans doute être fatiguée…) !!! Donc, les commentaires sont ouverts !

 

 

Histoire macabre : Edith Holden

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(la carte postale est faite maison à partir d’une vraie image XIXe siècle/début XXe siècle, il me reste quelques exemplaires de fac-similé réalisés par mes petites mains, les cahiers « vieillis » sont également de mes petites mains, et les tampons Alice in Wonderland, je les ai dénichés chez Noz, où l’on peut trouver de chouettes choses)

Octobre. Ses feuilles qui volent, ses citrouilles qui s’amoncellent, l’approche d’Halloween, les chocolats chauds, les livres au coin du feu et le chat qui ronronne (on dirait une petite vieille qui parle). Bon, stéréotypes certes, mais il n’empêche : j’adore l’automne. C’est le moment parfait pour parler d’Edith Holden et de son histoire macabre (après celles de Kay Sage et Eléonore de Toléde). Qui, en France, connaît Edith Holden ? Pas beaucoup de monde je crois, si ce n’est peut-être les passionnés de dessins naturalistes et de toute cette imagerie de campagne anglaise si bien décrite par Jane Austen.

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Edith Holden est née en 1871, à Birmingham, au sein d’une famille très pieuse, mais également ouverte à beaucoup de choses. Son deuxième prénom lui fut notamment donnée en l’honneur d’Elizabeth Blackwell, une physicienne pionnière dans la science. Son père tient une fabrique de peinture, un détail important, et sa mère a notamment écrit deux livres sur la religion. Mais en 1904, celle-ci meurt, et le père d’Edith se tourne vers le spiritualisme. Il veut à tout prix communiquer avec sa femme, et instaure des séances régulières à la maison. Edith et ses sœurs assistent à ses séances, et en ressortent sans doute profondément marquées. Il écrira même un livre sur ces propres expériences, édité sous le titre Messages from the Unseen, en 1913, une semaine seulement avant sa propre mort (ironie du sort…).

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Pendant toute sa scolarité, Edith va se passionner pour les sciences naturelles, et se découvrira un don pour l’illustration, tout comme sa plus jeune soeur.  Elle devient rapidement une illustratrice très réputée, et son travail apparaît à intervalle régulier dans des revues. Elle illustrera notamment les 4 volumes de The Animal’s Friend, ainsi qu’un certain nombre de livres pour enfants. Ses peintures sont même exposées, notamment par la Royal Birmingham Society of Artists et la Royal Academy of Arts.

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Ces expositions, si elles peuvent paraître prestigieuses (et elles le sont en réalité), ne sont pas forcément une bonne chose pour la condition féminine : nous sommes au début du XXe siècle, et la condition féminine anglaise est tout sauf un modèle de progression. Edith fait partie de la petite bourgeoisie croyante anglaise : on attend d’elle, en plus d’un mariage convenable, qu’elle réussisse dans le domaine des « arts d’intérieurs », c’est-à-dire la musique, la couture, la broderie, les bouquets de fleurs, composer un menu et savoir un peu de cuisine, tenir une maison, et accessoirement, peindre. Principalement des fleurs, des animaux et à la limite quelques portraits (plus, ce serait indécent). Or, il s’avère qu’Edith peint très bien la nature, et elle adore cela, réellement, la nature est sa passion. On peut donc sans crainte l’exposer, puisque cette passion, si elle est bien réelle, ne s’oppose nullement aux préceptes de la femme parfaite de l’époque. Une arme à double tranchant dont j’ai parlé plus en détail dans mon article sur le fait d’être une femme et une artiste en même temps.

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Bref. La notoriété est là. Edith se marie en 1911. Mais elle choisit un homme qui est à la fois convenable et qui lui convient : Ernest Smith, un sculpteur. Il est notamment l’assistant de la Comtesse Feodora Gleichen, elle-même sculpteur et designer d’objets décoratifs (elle fera notamment la très belle statue de Florence Nightingale). Au sein du studio de Feodora, le couple se lie avec plusieurs autres artistes, notamment le sculpteur Sir George Frampton (mais si, c’est lui qui a fait la fameuse statue de Peter Pan).

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Pendant les années qui suivent son mariage, elle continue à peindre et à illustrer, et rencontre toujours un grand succès anglais.

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Mais la tragédie est proche.

Le lundi 15 mars 1920, Edith se plaint de maux de tête. Mais cela lui arrive souvent, et on n’y fait pas vraiment attention. Son mari part comme d’habitude pour son studio et elle annonce sa volonté de descendre à la rivière pour voir les équipages universitaires s’entraîner. Lorsque son mari rentre le soir pour dîner, il trouve la table mise, mais pas d’Edith. Il suppose alors qu’elle est encore chez des amis, et ne s’inquiète pas, il soupe, se couche.

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Le lendemain matin, on retrouve le corps d’Edith flottant dans la rivière. Il y eut une enquête. Edith avait donc décidé d’aller voir les équipes s’entraîner et descendit à la rivière. Sur le chemin, son regard de naturaliste croise une branche de châtaigniers où pointaient des embryons de châtaignes, qu’elle adore. Mais la branche était hors de portée. Elle donc tenté d’utiliser son parapluie pour la casser. Mais même le parapluie était trop petit, et emportée par son élan, Edith est tombée dans rivière. Ne sachant pas nager, elle s’est noyée.

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Il est curieux de constater qu’Edith a connu le destin d’Ophélie : la figure de la morte noyée est récurrente pendant l’ère victorienne, qui adore ce type de mort et la dramatise d’un point de vue très romantique, avec les fleurs et tout et tout (les amoureux des préraphaélites auront en tête la fameuse Ophélie de Millais). Edith étant un pur produit de la société victorienne, même si elle meurt en 1920, je trouve étrange que sa mort soit également conforme aux idéaux romantiques et complétement anti-féministes de l’époque (la figure de la morte noyée est révélatrice de la peur engendrée par la femme au XIXe siècle, j’en parle dans mon article sur justement la figure d’Ophélie)

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Edith reste une grande illustratrice naturaliste anglaise, qui a dépeint avec une formidable précision les espèces anglaises de l’époque, avec une touche de romantisme comme le produit si bien la société victorienne qui l’a vu grandir.

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Son fameux journal champêtre est édité en Angleterre en 1977, en pleine révolution du Verseau. Avec la vogue d’alors du retour à la nature, il a un succès immédiat, sous le titre The Country Diary of an Edwardian Lady. Il a depuis été réédité plusieurs fois, et il existe une traduction française (c’est celle que vous voyez sur les photos, et que ma mère m’a trouvé aux détours des allées d’un vide-grenier).

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Il existe deux biographies d’Edith Holden : The Edwardian Lady: The Story of Edith Holden, Ina Taylor (1980), et The Edwardian Afterlife Diary of Emma Holden, K Jackson-Barnes (2013) (qui traite plus spécifiquement de sa mère, mais cela peut être intéressant). Par contre, je ne sais pas s’ils sont traduits en français. Il existe aussi une série TV, The Country Diary of an Edwardian Lady, visiblement disponible en DVD, en import anglais.

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Voilà, une petite histoire macabre d’une femme talentueuse morte à cause de sa passion…

Belle journée !

Histoire macabre : Kay Sage, femme, artiste et surréaliste

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(les titres des tableaux étant souvent longs et complexes, je n’ai mis que leurs dates)

Pour la deuxième « histoire macabre » que je vous propose, j’ai choisi une autre femme. La première était Eléonore de Tolède, la seconde est une artiste.

Vous savez toute la difficulté d’être UNE artiste, avec toute la « double contrainte » que cela implique (si vous vous intéressez au sujet, je vous recommande la livre de Marie-Jo Bonnet, « Les Femmes artistes dans les avant-gardes, ainsi que tous les écrits d’Aline Dallier-Popper, première critique d’art féministe en France, et dont les archives sont conservées à Châteaugiron). En gros, pour être reconnu en tant qu’artiste vous avez deux choix : soit vous êtes asexuée totalement et complètement, y compris avec un pseudo masculin, soit vous êtes féminine et vous restez cantonnée aux sujets dits féminins. C’est une situation complètement schizo pour la plupart des artistes féminines, c’est d’ailleurs en parti pour cette raison que jusqu’à récemment, beaucoup d’artistes féminines françaises ne se définissaient pas comme féministes, tout bêtement parce qu’elles refusaient le système de « cases » du marché de l’art, et donc, cette « case » aussi.

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S’il est compliqué d’être UNE artiste, c’est encore plus compliqué lorsque vous êtes une artiste ET une épouse d’artiste. Souvent, le masculin l’emporte et M. est plus connu que Mme. Les exemples sont légions en France, une exception est faite pour le couple Delaunay où Mme est plus connue que M. Et chez les russes également, les femmes sont aussi connues que les hommes (enfin, c’est un peu plus complexe, mais elles sont reconnues en tant qu’artistes et travaillent sur les mêmes sujets que les hommes, notamment pendant les premières années du communisme). Mais, en France, ben non, c’est toujours M. le plus connu. Françoise et Dora sans Picasso n’existent pas ou si peu, par exemple (je prends un exemple volontiers connu, mais il y en a beaucoup plus).

Kay Sage donc, dont personne n’a entendu parler en France, même Marie-Jo Bonnet ne la cite pas. Réparons vite cette oubli !

Kay était donc la femme d’Yves Tanguy, le fameux surréaliste. Elle a eu une vie très mouvementée, une sorte de rêve de biographie, ça ferait un superbe film, et je vais vous la conter.

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Kay naît Catherine Linn Sage, surnommée Kay, en 1898, au sein d’une famille bizarre, car double. Du côté de sa mère, la très respectable Anne Wheeler, fille de médecin à la personnalité extravagante et névrotique, la généalogie est remplie de personnalités curieuses, fantasques, maniaques, collectionneurs, obsédés sexuels, artistes, dépressifs, schizophrènes, paranos et mythos (pas tout ça en même temps, fort heureusement). Du côté de son père, le super-extra-archi-respectable Henry Sage, sénateur de New-York, président d’une grande société d’exploitation de forêts de séquoias, membre du CA de l’université Cornell (et aussi poète sans talent, on ne peut pas tout avoir), on est plutôt conservateur américain, avec tout ce que cela implique de rigidité. Selon la famille, on est carrément descendants des Bourbons. Forcément, dans ce type de milieu on cultive l’orgueil de la race, la grande bourgeoisie new-yorkaise vivant volontiers en vase clos. Selon des recherches effectuées plus tard par Tanguy lui-même, en vérité, la famille descendrait plutôt du breton Alain-René Lesage, issu du Morbihan et notamment auteur des Aventures de Gil Blas. Forcément, c’est moins frappant.

1948

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Cette dualité va marquer la petite fille (elle a aussi une sœur aînée, Ann, très belle). Elle sait très tôt que plusieurs personnes de sa famille maternelle sont morts en asile psychiatrique, et que beaucoup d’autres sont artistes. C’est une petite fille étrange : de son père, elle tient la passion de la collection des œufs, qu’elle conservera jusqu’à sa mort. Elle est pâle, avec des cheveux blonds très fins, et avec un physique moins gâté par la nature que sa sœur. Elle ne sourit pas, adore raconter des histoires horribles, n’aime pas les autres enfants, qu’elle juge stupides. Elle a une collection d’écriture manuscrite : elle demande à des adultes de lui écrire quelque chose dans un carnet, et à force de s’entraîner, devient un remarquable faussaire enfantin. Sa mère ne l’aime pas, et lui fait bien sentir qu’elle est plus moche que sa sœur. En conséquence, un psy vous dirait que la petite vivait dans un état de peur permanente, car elle était persuadée que le monde des adultes était truffé d’horreurs, qu’elle perpétuait en les répétant et en inventant, que de plus, elle cherche à attirer le monde des adultes et l’attention sur elle grâce à un procédé intellectuel, et qu’ensuite elle ne se trouve à sa place nulle part, puisque considérée comme une enfant par les adultes et rejetée par les autres enfants. Mais je ne suis pas psy (sauf que toutes ces théories sont exactes). Kay est ceci dit, une enfant assez sage et sans histoires, à part quelques grosses colères mémorables. Elle est discrète, parle peu et observe le monde qui l’entoure. Vers l’âge de trois ans, on lui découvre un don énorme pour le dessin et la peinture.

1941

(1941)

Elle passe son enfance avec sa mère surtout, papa travaillant, et dans un monde de mondains où elle voit les gens s’angoisser, déprimer, et boire. Elle va à l’école bien sûr, quand elle est aux USA, c’est-à-dire 3 à 4 mois par an, mais comme elle possède une mémoire et une acuité intellectuelle immense, elle réussit toujours brillamment tous ces exams. Oui, car, quand on est une Sage, on voyage beaucoup : Londres et la Suisse (qu’elle déteste), Paris et l’Italie (qu’elle adore) font partis de sont quotidien d’enfant mondain. Elle arrête l’école à 15 ans, âge auquel elle parle couramment l’anglais, le français et l’italien, c’est une tête en maths, et elle fait des versions latines comme on irait chercher le pain. Une enfant et une ado hors norme mais sans bouger. Elle est obligé par sa mère de suivre quelques cours mondains : équitation, tennis, voile, danse et fusils de chasse. Kay a horreur du sport, et devient une malade imaginaire pour échapper aux cours, surtout en période de règles (qu’elle accentue).

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(1944)

L’adolescence est bousculée. Un voyage plus qu’aventureux en Égypte avec sa mère la marque à jamais : couleurs, sons, lumières. Elle commence à prendre conscience des changements de son corps de femme, et voit les relations de sa mère avec les autres hommes (c’est une séductrice, mais souvent sans consommation). Ses parents divorcent, elle reste avec sa mère tandis que sa sœur reste avec son père. Il faut trouver un logement, direction San Francisco. Elle s’y ennuie mortellement, et commence à découvrir le véritable état de sa mère. Maman est excentrique, possessive, exhibo, pingre, mentalement instable, qui a été élevée par une tante alcoolique et droguée aux médocs. Entre maman et l’ado, c’est une histoire d’amour complètement tyrannique et dévastateur pour Kay, qui adule sa mère, qui le lui rend très peu et qui, de plus, se sert de sa fille (chantage maternelle). En 1911, elles regagnent NY, mais la vie est différente : en tant que femme divorcée, sa mère est rejetée par tout le botin mondain, ce qui accentue sa dépression chronique. Kay commence alors à peindre à l’huile. Conjointement, c’est elle qui doit administrer les doses de morphine dont sa mère a besoin, qui tombe de plus en plus dans son addiction.

1954

(1954)

L’argent vient à manquer, direction un deux pièces à la périphérie de la ville, un rien glauque. Plus de domestiques. A cause de la guerre en Europe, il y a de moins en moins d’argent disponible : sa mère possède un héritage à elle, mais dans une banque italienne, or à cause de la guerre, l’argent reste bloqué en Italie, elle ne le récupérera qu’en 1919. Il faut savoir que Kay, débrouillarde, va gagner beaucoup d’argent en travaillant pendant la guerre, à partir de 1917, comme traductrice au Bureau de la Censure, à cause des langues qu’elle parle, et comme elle est sérieuse et très capable, elle va vite monter en grade, ce qui fait qu’elle amasse un petit pécule non négligeable. En 1915 et 1916, sa mère achète deux maisons en Floride, où elles vivent jusqu’au départ de Kay pour NY, et où son talent pictural s’épanouit de plus en plus, tandis que sa mère sombre de plus en plus (morphine, médocs, alcool). Kay quittera le bureau en 1918 et n’effectuera jamais plus un travail d’employé.

1944

(1944)

A 17 ans, tel un miracle sur pattes, Kay devient jolie. Le petit canard maigre, gauche et pâle devient jolie cygne blanc très mince. Elle fréquente désormais le milieu mondain bourgeois en tant que jeune fille, mais elle s’y ennuie mortellement. On commence à lui parler mariage, mais elle se pose des questions : son désir de l’amour romantique va à l’encontre de son désir d’être artiste, car elle pense le mariage incompatible avec sa vocation. A 20 ans, elle a une mémoire sensible extraordinaire, n’aime pas les obligations mondaines, supporte difficilement les gens, car elle ne leur pardonne rien, et en plus, devient hyper susceptible. En 1919, maman récupère ses sous et part vivre en Italie avec la sœur Ann. Kay refuse de les suivre. Elle entreprend de suivre les cours de la Corcoran Art School de Washington, mais au bout de quelques jours, décide de ne pas suivre les cours théoriques. Elle note de quoi sont faits les cours, s’informe par elle-même, profite des locaux et ateliers pour essayer diverses techniques, et se noue avec le concierge qui la tient informé du fonctionnement de l’école. Elle refuse d’avoir des relations avec les autres élèves. Mais elle rencontre son premier amour, Martin. Manque de pot, il est marié, sans profession. Elle passe des nuits sexuelles passionnées mais sans orgasme pour elle. Fatalement, le scandale éclate. Heureusement, maman revient d’Italie pour régler des affaires financières et repart aussi sec. Kay l’accompagne donc, nous sommes en 1920, elle a 22 ans.

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(Kay en 1922)

Elle fera une profonde dépression, elle ne s’aime pas, coupe ses cheveux. Elle se sépare de sa mère et s’installe seule à Rome, dans une belle maison fort décrépite de San Lorenzo. Elle visite plusieurs écoles d’art mais refuse de se plier aux cours, mais apprend quand même des rudiments d’anatomie, ça peut servir. Elle se sent plus libre, et se lie d’amitié avec un vieux peintre, Onovato Carlandi, qui lui fait rencontrer un petit groupe d’artiste. Elle devient exubérante, rit, sourit. Sa sœur la rejoint en 1921 et commence un profond amour fraternel, complètement inconditionnel. Elles déménagent et Kay achète un appart à Rome, délabré, sans confort, mais somptueux. Elle adopte un terrier écossais, Pacha, et perd peu à peu la trace de sa mère.

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(1939)

Et là. Coup de foudre. Comme dans les livres sentimentaux. Il est beau, il est insouciant, riche, c’est un prince. Ne riez pas, il est VRAIMENT prince : le Prince Rainier di San Faustino. Il est tout ce que Kay déteste, elle le sait mais l’aime quand même (auto-destruction, me souffle papa Freud). Il doit attendre sa majorité italienne pour le mariage, car son père est mort et sa mère désapprouve (épouser une mondaine américaine, l’Italie tombe bien bas, etc.). Pendant deux ans, Kay apprend à être une vraie princesse italienne, ce qui la gonfle un rien. Son père fixe la dot à 50 000 dollars, mais fait édifier un contrat en béton pour éviter que la belle-famille ne pique les sous de sa fille chérie (il fait bien). Le mariage a lieu en 1925, elle a 27 ans. Kay se marie par amour mais aussi par raison : âge, richesse, titre. Pourtant ce mariage est destructeur pour elle, car elle est obligé de s’arrêter de peindre. Les époux vivent une vie oisive, lui ne sait rien faire de ses dix doigts, ils sont victimes d’alcoolisme mondain. Kay s’ennuie profondément. A Venise, elle se lie avec Henri Bernstein, qui lui parle de la vie culturelle française, elle se remet donc à lire, avec avidité. Elle aura une liaison, avec un marin français (romantique). Elle rencontre Ezra Pound, qui lui fait découvrir des surréalistes, et à la Biennale de Venise en 1932, elle découvre Giorgio de Chirico. C’est un véritable choc.

1940

(1940)

Kay se rend compte qu’elle a perdu beaucoup de temps dans ce mariage, et s’éveille comme d’un rêve (ou d’un cauchemar, c’est selon le point de vue). Elle se remet fiévreusement à peindre et à écrire. La vie sexuelle du couple est un enfer, dans lequel Kay subit le viol conjugal, ce qui entraîne la ruine du couple, son père meurt en 1933, sa sœur, très malade, en 1935, elle part seule, et entame des procédures d’annulation de mariage.

Elle s’installe à Milan pour peindre. Suite à tous ces événements elle est sous calmants pour cause de « dérèglements du système nerveux ». Elle obtient son premier contrat avec une galerie en 1936. En mettant fin à l’amour charnel, son esprit se consacre uniquement à l’art. Pendant l’été 1936, elle part pour Paris.

1939

(1939)

Elle lit, voit les expos, regarde partout et s’imprègne. Elle découvre au Jeu de Paume une expo de femmes artistes (Mary Cassatt, Berthe Morisot et Marie Bashkirtseff entre autre)…. Et elle déteste : trop de mièvrerie, pas d’expression, pas d’envergure selon elle. Pour elle, l’art n’a pas de sexe, et distinguer les hommes des femmes lui parait une ânerie monumentale. Elle découvre papa Freud, désormais, l’introspection sera sa ligne de vie. Elle fréquente le cercle d’Henry Miller, et se lie d’amitié avec Anaïs Nin. Elle se passionne pour les surréalistes et achète quelques œuvres.

1938

(1938)

En 1938, elle expose au Salon des Indépendants, où son travail est remarqué par Breton, Tanguy et Calas. Les deux premiers lui rendent visite.

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(Kay et André Breton, qui tire encore une tête pas possible, comme à son habitude)

Voici donc, la rencontre entre Kay et Yves. C’est un vrai coup de foudre. Pas charnel. Intellectuel. Deux âmes sœurs : même caractère, même éducation, même vie, mêmes idées.

Lui est marié à Jeannette, qui est une jalouse maladive (comme par hasard). Le couple manque cruellement d’argent et vit à la sauvette, Peggy Guggenheim le renfloue de temps en temps par pitié. En juin 1939, l’annulation officielle du mariage de Kay est prononcée, la voilà libre . De son coté, Yves s’éloigne de plus en plus de Jeannette. L’été est marqué par des vacances en Savoie, où se côtoient Tanguy, Kay, le couple Breton, le couple Matta et Esteban Frances. Un été marqué par une seule question, celle de la guerre imminente et de l’exil. Kay décide que sitôt rentrée à Paris, elle repartira pour les USA. Elle vend sa maison italienne, 2 millions de francs, qu’elle ne récupère pas car l’argent reste bloqué à cause de ma guerre, elle le récupérera seulement en 1950, et ce sera 1000 dollars au lieu des 60 000 prévus, à cause de l’effondrement de la monnaie italienne (ça valait le coup de vendre, tiens !).

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(1958)

Lorsque la guerre éclate, Kay est rentrée aux USA, et elle vient de faire valider un fabuleux projet par le ministre des affaires étrangères : au nom du développement des échanges artistiques franco-américains, elle doit tout mettre en œuvre pour aider à la venue des artistes français aux US. Ce projet est notamment soutenu par de fort riches mécènes, qui vont beaucoup œuvrer pour la protection des artistes français pendant la guerre : Peggy Guggenheim, Saidie May et Caresse Crosby, notamment. De nombreux artistes vont donc pouvoir quitter Marseille avec des papiers en règle. Le couple Tanguy attend ses papiers. Si tous les autres surréalistes ont reçu leurs papiers d’appelés, en revanche, Yves est réformé, comme pour la première guerre, pour raison de « santé mentale déficiente » (ben tiens).

L’art est désormais au centre de la vie de Kay : elle peint beaucoup et en plus, elle aime passionnément et intellectuellement un artiste comme elle.

Kay Sage and Yves Tanguy

Tanguy peut enfin partir, il arrive à New-York le premier novembre 1939, et emménage à Greenwich Village. La ville de New-York, soucieuse de bien traiter les grands artistes français d’avant-garde, met à leur disposition des ateliers communs avec matos, supervisés par des artistes américains. Tanguy y fera notamment beaucoup de gravure, mais on y croise aussi Chagall, Masson, Dali et Miro. Le couple Matta suivra les Tanguy, et les Breton suivront en 1940, qui vivront dans un appart loué par Kay, qui, un rien gonflé, demande à Peggy Guggenheim 200 dollars par mois pour faire face aux dépenses engendrées par les artistes. Une goutte d’eau dans l’océan de billets de Peggy, qui accepte. A la fin de l’année 39, Kay organise une expo de Tanguy à la galerie Pierre Matisse, les bénéfs doivent servir à venir en aide aux artistes encore résidant en France occupée (Hélion et Masson auront droit aussi à leur expo). Mais il va y avoir un énorme conflit d’intérêts entre Kay et le marchand d’art célèbre Kahnweiler, qui préfère accorder sa confiance au marchand allemand exilé aux US Curt Valentin. Saidie May remplace donc Kay à la tête de l’expo, et bien sûr, s’ensuivit malversations et finances plus que douteuses. Le fabuleux projet d’entente coule donc de lui-même, heureusement, quelques artistes ont quand même pu en bénéficier.

Kay et Tanguy vivent désormais ensemble, sous le signe de la création. Comme ils vivent dans un « une pièce », ils érigent des règles, afin de créer chacun de la manière la plus solitaire possible (on ne regarde qu’à la fin). A Reno, en 1940, Tanguy divorce officiellement de Jeannette (Reno est une ville magique où mariages et divorces se prononcent en quelques minutes à peine). D’ailleurs, ils s’y marient aussitôt après. Kay accepte ce mariage car il représente pour elle un véritable engagement en faveur de l’art moderne. L’acte permettra également à Yves d’accéder à la nationalité américaine.

En 1941 se tient la première expo officielle de Kay aux USA, au Musée d’Art Moderne de San Francisco.

Deux ans plus tard, ils s’installent à Woodbury dans le Connecticut, une grande maison de style colonial. A l’époque, cet état est un peu une annexe du Village, où viennent se reposer les artistes en mal de verdure et de calme. La vie est douce pour le couple, ils ont gagné un peu d’argent par la vente de toiles, et ils commencent à être reconnus en tant qu’artistes. Il y a très très peu de disputes, l’art est au centre de leur vie, et beaucoup d’amis vivent dans le coin, on voit défiler à la maison les Calder, les Masson, Richter, Gorky… L’alcool coule sans doute un peu trop mais bon, en gros, la vie est belle.

Album Yves Tanguy n°1

(derrière, de gauche à droite : Yves et Kay, Maria Martins et Frederick Kiesler, devant à gauche Marcel Duchamp et à droite Enrico Donati)

Kay apprend que sa mère est décédée en Italie, mais à cause de la guerre, elle ne peut se rendre aux obsèques. Kay est donc la dernière survivante de la famille. Elle ne parlera plus jamais de sa mère.

A la libération, elle récupère l’héritage de sa mère, les Tanguy achètent donc une superbe ferme du XVe siècle en 1946, qui s’appelle Town Farm, qui comprend deux bâtiments, une maison pour eux et une maison d’amis qui fait également office d’ateliers (un chacun)… Bien sûr, tout cela tombe un peu en ruine, mais qu’importe, les travaux sont vite réalisés, et Kay fait installer tout le confort moderne (on est en 1946, et cela signifie une vraie lingerie, un double réfrigérateur, un congélateur, un lave-vaisselle, etc…). Fervente adepte du modernisme, sa déco est très contemporaine de l’époque, avec beaucoup d’art, car Kay et Yves possèdent un belle collection : De Chirico, Delvaux, Man Ray, Max Ernst, Miro, Magritte, Breton, Calder, etc.

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(deux photos de l’intérieur de la maison, style moderniste, cherchez Calder et les chats)

Elle associe de manière très heureuse toutes ces œuvres avec des collections de pierres, de masques d’Alaska, de poupées kachinas du Nouveau-Mexique, des objets d’art populaire américain du XXe siècle, des galets et bien sûr, sa collection d’œufs. Elle est devenue une grande collectionneuse d’objets surréalistes et est passée maître dans l’art de l’assemblage imprévu. La maison est complétée par un terrain et un potager, qu’ils entretiennent eux-mêmes. Kay adore faire la cuisine, et ils engagent également une bonne, Betty (car si on adore faire la cuisine, en revanche le ménage n’est guère une passion).

Pour moi c’est un peu ça, une vie de rêve : grand atelier et jolie maison avec des objets étranges, un peu de terre, l’art est partout, plus la cuisine. Autant dire qu’on est bien chez les Tanguy, et que tous les hôtes raffolent de l’endroit. Kay a hérité de sa mère une classe internationale, un sens inné de la diplomatie et le sens de la réception. C’est normal : elle a été élevé là-dedans. On voit venir Sartre, St John Perse, et les Dubuffet également.

Les amis surréalistes de Yves sont tous rentrés en France à la Libération, et ils détestent tous Kay, qui représente pour eux la bourgeoise américaine riche typique. En 1943, c’est la brouille définitive entre Breton et Tanguy, le premier reprochant au second de mener, grâce à son mariage, une vie bourgeoise. Ils ne se parlèrent plus jamais près ça. Peu importe pour le couple, leur amour cérébral envahit tout, et ils y puisent tous deux une énergie créative incroyable. Kay multiplie les prix et les expos. Il faut savoir qu’aux USA, les prix et récompenses sont la seule voie ouvrant la porte des musées, beaucoup plus que l’éducation et l’apprentissage. Depuis 1940, Kay est reconnue officiellement peintre surréaliste américaine, ce qui est une voie ambiguë. En effet, même Tanguy le sait, depuis 1950, le surréalisme est mort. Kay croit au surréalisme mais ne cherche pas spécialement à peindre surréaliste, elle poursuit donc une avancée pour découvrir sa propre identité, et non pour s’inscrire dans un mouvement. Son œuvre est parsemée d’emprunts à son époux. Des critiques n’y virent que le fait que Kay, en tant que peintre, n’existait qu’en tant, d’abord, qu’épouse de l’artiste authentique, Tanguy. Abrutis. C’est tout bêtement l’annonce du fait que Kay aime son mari, l’admire, et en plus, qu’il fut le déclencheur artistique qui lui manquait. Kay est donc renvoyée à sa propre recherche d’elle-même, en tant qu’artiste, elle veut s’imposer d’elle-même, et donner une forme précise et durable à un projet incarné au nom de sa véritable existence.

1956

A cette époque, les Tanguy s’intéressent beaucoup à l’occultisme, et se passionnent pour les religions égyptienne, mayas, indiennes et bretonnes. D’ailleurs, ils partent en 1953 pour faire un long voyage en France. Déçus par Paris, qui a perdu ses avant-gardes et ses vrais intellos, et sombre de plus en plus dans la spéculation de l’art, ils partent vite de la ville, qu’ils ne supportent plus après avoir vécus pendant longtemps à la campagne, et se rendent en Bretagne, région natale et familiale de Tanguy. Kay tombe amoureuse de la Bretagne.

Depuis 1950, l’état de santé de Yves s’est dégradé : il est constamment fatigué, l’alcool et le tabac n’arrangent rien. Il refuse cependant d’y prêter attention. En 54, il va être hospitalisé deux fois, pour ulcère et névrite. La même année, ils exposent côte à côte dans la même galerie. A la suite de cette expo, dont la préparation fut particulièrement angoissante, Kay ne peint plus beaucoup mais s’est remis à l’écriture.

Le 15 janvier 1955, Yves Tanguy meurt d’une hémorragie cérébrale. A compter de ce jour, Kay ferme peu à peu la porte de son atelier et ne créera pratiquement plus. Elle va consacrer son temps à l’édification d’un mausolée intellectuel à la gloire de son mari : elle va notamment rédiger le catalogue complet de toutes ses œuvres, ce qui est un travail colossal, car il faut retrouver absolument toutes les œuvres de Tanguy, et savoir précisément où elles sont et qui les détient. Elle rédige également ses mémoires. Leurs deux chats siamois adorés (oui, le couple vénère les chats), Keben et Kobold, décèdent peu après Yves.

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(le couple avec ses chats d’amour)

Kay sombre peu à peu dans la dépression, un déséquilibre nerveux et mental que la maladie n’arrange pas. On ne sait pas trop ce qu’elle a : elle perd peu à peu la vue avec des douleurs insoutenables, elle est opérée plusieurs fois, mais rien n’y fait. Aujourd’hui, on pense qu’il s’agissait sans doute d’une maladie dégénérative, vraisemblablement la maladie de Dupuytren, que l’on est incapable de soigner à l’époque. Elle prépare sa succession avec un notaire (toutes ces œuvres sont léguées au Musée des Arts du Connecticut, qui n’en revient pas d’avoir un tel trésor).

Le 8 janvier 1963, Kay se tire une balle de revolver, après 65 ans d’une vie bien remplie.

Les deux corps seront incinérés et les cendres mélangées reposent à présent dans la baie de Douarnenez. Ayez une petite pensée pour ce couple d’artistes magnifiques quand vous passerez par là-bas.

Voilà, la vie de Kay Sage, artiste méconnue et oubliée, dont la vie très riche mériterait amplement un biopic !

Ci-dessous, différents livres sur Kay :

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(Your Move, un catalogue d’une exposition présentant une collection d’objets surréalistes et de collages de Kay)

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(China Eggs, les mémoires de Kay)

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(une excellente biographie, dont vient la majeure partie de mon inspiration pour ce texte)

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(le catalogue raisonné des oeuvres de Kay, un joli pavé)

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(un très beau livre rempli de photos sur la vie du couple)

J’espère que son histoire vous aura plu, et je vous souhaite une belle journée…

 

 

Chroniques du temps qui passe : Décembre 2017

J’ai reçu il y a peu un e-mail très gentil d’une jeune personne curieuse de savoir dans quoi je vivais, où, comment c’est chez moi, etc. Ma vie quoi, en fait. C’est à la fois très simple et très complexe de répondre, car il me faudrait des pages pour expliquer ce que je fais, comment je le fais, pourquoi je le fais. Je crois que le master déteint sur mon cerveau, j’ai des références partout, des dessins partout et des tonnes de pages pour les expliquer… Bon par où commencer ?

Par ça : une personnalité ne se résume pas en trois phrases. Évidemment, cela dépend de votre âge mais en gros, ce sont vos expériences qui font de vous ce que vous êtes, il faudrait donc les détailler une par une, ce qui est franchement laborieux. Et un poil barbant, aussi. Disons pour faire court, que j’ai essayé toute ma vie de me conformer à ce que l’on attendait de moi. Je suis une femme, donc je DOIS être féminine. J’aime les choses étranges, sombres, glauques, mélancoliques, donc je DOIS être gothique. J’aime Disney, les mignonneries cucul, les arc-en-ciels, les licornes, les maisons de poupées, donc je DOIS être une girly kawaï. J’aime la cuisine simple, bio, donc je DOIS être une « simple life woman ». Je vous en passe et des meilleures. Flûte. Pourquoi je devrais être tout ça, ou plutôt une seule chose à la fois ? Je SUIS tout ça. Je suis une gothique qui raffole du soleil, et une fille simple qui adore les layer cakes arc-en-ciel tout en étant pro-bio. Tout les hommes que j’ai rencontrés ne voyaient en moi que ce qui leur plaisait. La plupart des amis aussi (sauf quelques exceptions qui se reconnaîtront, merci les filles !). Mais si je résume, pour toi, qui suis-je, jeune personne curieuse ? Essayons de faire un point sur tout ça…

J’aime les musiques bizarres, ethniques, folk, celtes, scandinaves. J’aime aussi le baroque et le classique. Et les musiques de films (Hans Zimmer powa). Loreena McKennitt, Sinead O’Connor, Tori Amos, Luc Arbogast… Et Janis, mon dieu, Janis…

J’aime les séries TV et le cinéma, voir ma dvdthèque de plus de 300 dvds. Dans des styles divers, exception faite des comédies romantiques, que je déteste, et des films à l’humour douteux, que je déteste aussi. Le reste oscille entre fantastique, anticipation, enfants et films en costumes (je pousse le vice jusqu’à les classer par rapport à l’époque). En terme de séries TV, je suis une fan de Downtown Abbey, Sherlock Holmes, Miss Marple, Hercule Poirot, Mad Men, et aussi True Blood, et American Horror Story. Game of Throne, of course. Et Kaamelott aussi. Je hais Desperate Housewives et Buffy. Et je reste une grande fan de Bones, l’une des seules séries pas en costumes que j’accepte de regarder avec grand bonheur (ça doit être les cadavres…). Bon, il y a des acteurs fétiches aussi, mais j’ai l’impression d’être une gamine quand j’en parle donc…

J’aime les livres, passionnément, à la folie, ça s’entasse et ça continue de s’entasser, c’est comme une drogue… Arts, déco, figures féminines, cinéma, mode, photo… Une grosse part de XIXe siècle. Je suis une fan absolue du XIXe siècle, pour moi le siècle le plus schizophrène, et passionnant à étudier. Mais le Moyen-Age et la Renaissance me fascine aussi. (mise à jour du brouillon : je viens de compter, par curiosité et pari, mes livres d’art… On dépasse allègrement les 150. Mon père a gagné le pari, je lui dois un cheesecake au Columbus Café…)

Je suis de moins en moins fan de la consommation, mais j’aime toujours autant découvrir des artistes et des créateurs. J’aime les créatifs parce qu’ils rendent le monde un peu plus beau avec leurs petites mains et que c’est une vision réconfortante de l’humanité. Quand je découvre quelque chose qui me plaît vraiment, je le note quelque part (la folie des bouts de papier, vous connaissez ça ?), et un jour, j’achète. Je fais aussi un bonne action : encourager la création, c’est important ! Donc, je privilégie de plus en plus les vrais créateurs, et de moins en moins les chaînes…

Donc, j’ai fait du tri dans mon dressing. Disons que je me suis trouvée, d’une certaine manière. Un jour, je ferai un article là-dessus. Beaucoup de noir, du gris, du bleu. Pas de talons. Un genre de « simple life – witch »… C’est un peu compliqué à expliquer, je vous renvoie à mes boards pinterest. Ce tri dans mon dressing reflète aussi mes choix en terme de décoration, d’alimentation…

Je vis et je respire pour l’art, l’histoire de l’art, la création plastique. J’adore ça, c’est ma vie, et même si je suis passée par des périodes difficiles, où j’ai fais autre chose, aujourd’hui je ne peux m’imaginer vivre sans. Donc, après le master 2, ce sera le doctorat. Comme ça, après, je pourrai partager avec des étudiants tout ce que je sais et que j’ai appris, tout en continuant de créer. Et écrire sur le sujet aussi.

Je suis lucide sur le monde, voire même trop lucide. Je sais que nous vivons à l’ère du libéralisme libertaire engendré par la génération 68, où le narcissisme est roi, où on ne le voit même plus, où la consommation et la technologie ont remplacés les méta-récits… La subversion et le hors-norme sont devenus les normes, on érige le féminisme en tendance. C’est pas facile, mais on peut s’en sortir. Lucide mais optimiste (heureusement).

Voilà, je ne sais pas vraiment si tout ça me définit, mais en tout cas je l’espère. Je suis curieuse, optimiste, pas très compliqué, j’adore le bizarre et l’étrange, et les sorcières. Le chocolat, Guillermo Del Toro, les lettres manucrites, les livres, les chats. Je ne peux pas vivre sans du papier et un crayon. Tout ça et plus encore. C’est compliqué de se résumer !

Ah et j’oubliais : je suis un fan des vide-greniers et brocante, Emmaüs etc. Je pratique depuis que j’ai 12 ans, autant dire que je maîtrise. Mais il y a pleins de choses dont je me séparerai, avis aux amateurs ! ^^

Belle journée !

 

 

Les phylactères, du Moyen-Age à Harry Potter…

J’ai une passion pour les phylactères. Ok, dit comme ça, c’est peut-être un peu pervers, ou bien étrange. Bon, vous savez sans doute qu’un phylactère, aujourd’hui, c’est un terme utilisé en BD, il s’agit des bulles où apparaissent les paroles en fait. Seulement, moi, je n’aime pas ce type de phylactères, je préfère les médiévaux.

Un peu d’histoire et de linguistique… Le terme « phylactère » a plusieurs origines : phylacterium (reliquaire ou talisman) en latin, φυλακτήριον (amulette ou charme) en grec ancien issu du terme φυλάσσειν (qui sert à garder). En gros, on voit bien que l’idée est liée à la religion et à une sorte de « sort » (au sens étendu du terme, c’est-dire toute formule païenne ou pas servant à protéger). Pour cette raison sans doute, les paroles écrites présentes dans l’art chrétien médiéval et de la Renaissance sont appelées « phylactères ». En effet, il s’agit de banderoles sur lesquelles apparaissent les paroles des protagonistes, ou bien des descriptions de la scène (ce qui est assez drôle puisque le peuple voyant ces représentations dans les églises ne savait en général pas lire… Un point à éclaircir !). On les retrouve notamment dans les annonciations.

Josse Lieferinxe, Annonciation, Musée du Petit palais, Avignon

Juan de Flandres, Apparition du Christ à la Vierge, National Gallery, Londres

Lucas de Leyde, Annonciation, Munich

Saint Anne et l’Ange (détail), Bernhard Strigel, 1506

Plus rare : les paroles/phylactères sortant directement de la bouche des personnages, sans banderoles…

Partie gauche du panneau central du triptyque Braque par Rogier van der Weyden, vers 1450

Sainte Véronique, 1535, atelier de Léonard Limosin, émail

Raphaël (les phylactères ont commencé à disparaître à la Renaissance…)

On peut aussi les retrouver dans des scènes  à vocation non religieuse : allégories, portraits… Dans ce cas, le phylactère est présent pour énoncer une vérité, une morale ou une devise (ou tout simplement le nom de la personne représentée).

Maître du Rhin moyen, Sortilège de l’amour, Leipzig

La 1ere carte de vœux !  Gravure du Maître du Rhin, XVe siècle

« Bella », Duché d’Urbino, 1535

Hans Suess von Kulmbach, Jeune fille tressant des couronnes, Metropolitan Museum, New York

On les trouve aussi sur les tapisseries médiévales… Franchement, je plains sincèrement ceux qui réalisaient les tapisseries, ça devait être un vrai casse-tête ces écritures !

Femme avec licorne, Allemagne, 1500

Les phylactères retrouveront un regain d’intérêt à l’âge baroque, dans les scènes religieuses, puis plus tard au XIXe siècle, les phylactères retrouveront leur force notamment à cause de la grande tendance du néo-gothique, pendant laquelle on retrouve nombre de détails décoratifs médiévaux, ou pseudo-médiévaux.

Apparition de la Vierge immaculée, 1665, Bartolomé Esteban Murillo

Saint Vincent Ferrer, Vicente Macip, 1540

Le phylactère est très utilisé pour tous les types de Memento Mori…

Hans Memling, 1485 (le fameux polyptique de Strasbourg)

Renaissance ou XVIIIe siècle

Le Brelan de la vie humaine, anonyme, Ecole française, fin XVIe siècle

Vicente Macip, Memento Mori, 16e siècle

(source inconnue, mais probablement Renaissance, et Allemagne ou Pays-Bas vu le thème)

Le rêve du chevalier (ou du roi), 1650, Antonio de Pereda y Salgado

Jan Sanders van Hemessen, Vanité, 1535

Les phylactères sont aussi présents dans les ex-libris, les gisants, les sculptures médiévales…

Cluny

(source inconnue)

Allemagne, 1490

Tombe d’un entrepreneur, certainement compagnon, Villeneuve sur Lot

En bref, le phylactère, c’est l’essence même de la parole écrite en art, le début du mélange visuel/écrit, qui fonctionne encore aujourd’hui… Voyez la carte du Maraudeur de Harry Potter, qui regorge de phylactères, ce qui n’est guère étonnant vu le nombre incroyable de références esthétiques au monde médiéval que l’on y trouve ! (et ses réinterprétations par des fans…)

(les broderies Harry Potter, c’est une belle idée je trouve, ça rend plutôt pas mal…)

(et pour voir mes croquis de phylactères, c’est sur facebook, instagram ou twitter !)

Belle journée !

 

Le Festival du Lin, minimal, boho et hipster !

Les 7, 8 et 9 juillet de chaque année, c’est le festival du lin en Normandie (en Seine-Maritime plus exactement). Pourquoi là-bas ? Parce qu’on y trouve une nouvelle culture du lin, et pleins d’artisans. Pendant trois jours, les petits villages voient défiler tout ce que la région (voire la France, voire le monde) compte de bohos, bobos, hipsters et amoureux du bio, du minimal neutral, du natural kei, de l’artisanat et du fait main. Pour mon plus grand bonheur, j’avoue. J’ai eu la surprise de découvrir des stands et expos de qualité, ce qui est malheureusement rarement le cas dans beaucoup de manifestations artisanales. Cette semaine est donc placée sous le signe de ce festival : aujourd’hui, un article global, et ensuite des articles plus précis sur certains artistes et créateurs…

On July 7th, 8th and 9th of every year, it’s the festival of the linen in Normandy (in Seine-Maritime more exactly). Why over there ? Because we find a new culture of the linen there, and full of craftsmen. During three days, the small villages see parading all that the region (even France, even world) bohos, bobos, hipsters and lover of the bio, minimal neutral, natural kei, crafts and hand-made. For my biggest happiness, I admit. I had the surprise to discover stands and quality exhibitions, which is unfortunately rarely the case in many craft demonstrations. Thus this week is placed under the sign of this festival : today, a global article, and then more precise articles on certain artists and creators …

D’abord, je n’ai pas visité toutes les expos, car elles ne m’intéressaient pas toutes : je ne suis pas une fan de broderies sauf quand elle est très moderne (c’est la grande tendance du moment : tapez #modernembroidery sur instagram ou twitter, ou pinterest, vous verrez…) ou très ancienne, et le patchwork et autres quilts me laissent assez indifférente. En revanche, la création textile m’intéresse beaucoup. J’ai donc d’abord visité le salon, où se trouvent réunis environ 100 exposants, créateurs, brocanteurs, revendeurs en textile et fibre. Un vrai bonheur, et j’ai dû me réfréner pour ne pas acheter compulsivement ! Je me suis juste laissé tenter par des morceaux de tissus indigo japonais, qui vont se transformer en sachets de lavande à mettre dans mon dressing. Je parlerai plus en détail des revendeurs et brocanteurs qui m’ont plu demain…

At first, I didn’t visit all the exhibitions, because they didn’t interest me all : I am not a fan of embroidery except when it’s very modern (it’s the big trend of moment : type #modernembroidery on instagram or twitter, or pinterest, you will see) or very old, and the patchwork and other quilts leave me rather indifferent. On the other hand, the textile creation interests me a lot. I visited thus at first the show, where are gathered approximately 100 exhibitors, creators, secondhand goods dealers, retailers in textile and fiber. A real happiness, and I had to check not to buy compulsively ! I am a just man let tempt by Japanese indigo pieces of cloth, which are going to be transformed into bags of lavender to be put in my dressing room. I shall speak more in detail retailers and secondhand goods dealers who pleased me tomorrow …

Parmi les créateurs se trouvait le tout jeune atelier Bel-Event, dont je parlerai plus en détail jeudi, avec un article adapté à leurs créations (genre, le big suspens !)… Les autres créateurs que j’ai vraiment apprécié se verront offrir un article collectif mercredi.

Among the creators was the very young workshop Bel-Event, about which I shall speak more in detail on Thursday, with an article adapted to their creations (the big suspense !) … Other creators that I really appreciated will be offered a collective article on Wednesday.

Ensuite, j’ai fait quelques expos. J’y ai vu des choses qui m’ont moins marqué, pas assez originales à mon goût, et j’ai découvert une artiste extraordinaire, à laquelle je consacrerai un article samedi. Les autres artistes auront droit à un article collectif vendredi, restez en éveil !

Then, I made some exhibitions. I saw things there which less marked me, not rather original to my taste, and I discovered an extraordinary artist, to whom I shall dedicate an article on Saturday. Other artists will be entitled to a collective article on Friday, stay on the alert !

Le site du festival, avec tous les détails : http://www.festivaldulin.org

Ci-dessous, les deux morceaux de tissus japonais que j’ai acheté :

 

Belle journée mes ptites licornes !

Vanités et Gourmandise…

Voici un article de fond sur la représentation des gourmandises dans l’art (principalement la peinture).

Tout a commencé avec la Réforme (avènement du protestantisme), les pays flamands voyant alors leurs peintres s’embarquer dans tout un tas de représentations allégoriques ou décoratives (voire les deux à la fois), consécutives à la réflexion religieuse fondamentale de l’époque ainsi qu’à un choix de représentation lié à cette religion, qui n’aime pas vraiment les représentations du corps, d’où l’émergence importante de natures mortes. Si vous êtes adeptes des musées des beaux-arts, vous aurez sûrement déjà vu des salles d’expos débordant de natures mortes et de vanités. Eh bien, la nature morte peut devenir une sorte de vanité. Le motif de la vanité traditionnelle, c’est celui avec le crâne et les os, pratiquement toujours accompagnés par les mêmes objets symbolisant la fin de la vie. Même dans les natures mortes, les peintres n’hésitent pas à pousser le vice jusqu’à y glisser un petit « memento mori » : si vous avez des fruits avariés, tachés, avec des mouches, dans une corbeille de fruits, on peut dire que c’est une forme de vanité.

Parmi ces natures mortes se détache un genre spécial : la nature morte de confiseries. Remettons-nous dans le contexte de l’époque : on découvre le sucre, les échanges commerciaux commencent, et c’est une denrée rare, donc de luxe. Tout produit à base de sucre, confiseries et friandises sont donc réservés à une élite. Produit nouveau dit également engouement et mode : ceux qui peuvent se le permettre adorent voir des confiseries sur leur table. Il faut savoir que le dessert, tel que nous le connaissons aujourd’hui, est un mets purement aristocratique. Dans la gastronomie française, dont les lettres de noblesse commencent au XVIIe siècle, avec les banquets baroques, il est la conclusion raffinée d’un banquet contenant au moins 6 à 8 services. Les deux derniers étant consacrés aux desserts : le septième service est composé de fruits, laits parfumés sucrés, et biscuits. Le huitième service  est composé de confitures, pâtes de fruits, fruits confits, massepains, fruits en conserves, et produits candis de type meringues ou sucres parfumés. Perso, après le quatrième service, je roule sous la table. 8 services, c’est pas possible, faut vomir entre chaque, ou alors manger une bouchée de chaque plat.

La nature morte de confiseries apparaît vers 1600 environ. Et là, ça se corse : au début, le sucre est assimilé au miel, qui avait la même fonction, et le miel, c’est très bon spirituellement parlant. Les peintures ont, selon la tradition du Moyen-Age toujours en vogue ensuite, trois sens, dont des sens religieux. Donc, le sucre = miel = douceur spirituelle = y a pas de mal à se faire du bien = on représente les confiseries. Oui, ce serait trop simple. Sauf que, ça va pas durer. On va découvrir ensuite la teneur toxique du sucre, pour les rondeurs, le corps en général, les dents, l’humeur, etc… (lire Rousseau à propos de ça). On découvre qu’on peut devenir addict au sucre. Et donc, certaines natures mortes, tout comme les vanités, vont commencer à dénoncer cette mode du sucre, récurrente chez les aristos ou grands bourgeois. Vous pensiez être nés en pleine société de consommation ? Trop tard, le XVIIe siècle l’a déjà inventée. On sait aujourd’hui que l’Homme, dés sa naissance, court après le sucre, il adore ça et ne cesse d’y retourner, même inconsciemment (si vous détestez le sucre et que vous ne supportez pas la vue des friandises, attention, vous pourriez être dans le déni de l’enfance, et c’est un gros complexe qu’il faut gérer, ne m’envoyez pas les notes de votre psy, je n’y suis pour rien, c’est papa Freud qui l’a dit !). Il faut savoir aussi qu’on a assimilé petit à petit abondance de nourriture terrestre avec les plaisirs de la chair…

Le « bonbon » est régressif à souhait. Le sucre, c’est le plaisir à l’état pur, et en plus, c’est pas indispensable pour vivre, ce qui accentue ce plaisir. L’éducation va se charger de ça. Vous vous souvenez de la Comtesse de Ségur et de comment la gourmandise du sucre est sévèrement réprimée par l’auteur ? On est en plein dedans ! Comprenant que le sucre est un plaisir, l’éducation va en faire une récompense, avec une forme de réglementation enfant-bonbon. La notion d’interdit va doucement s’imposer : l’élan gourmand va être contraint, dénaturé, par une vision moralisatrice et puritaine. Cependant, cette diabolisation de la gourmandise sucrée va fatalement entraîner, dans l’esprit des enfants, une sur-valorisation du sucre, une sublimation du plaisir que les bonbons procurent. Et bim ! Voilà pourquoi, des générations après, le bonbon est d’abord symbole d’enfance, et surtout symbole de réconfort. Allié au fait que le sucre est un puissant anti-dépresseur, et vous comprenez pourquoi, quand un truc ne va pas, on se précipite sur les fraises Tagada, ou le pot de Nutella, ou le pot de glace, ou la tablette Côte d’Or (ça c’est moi). Bon, aujourd’hui, la gourmandises sucrée n’est plus vu comme une faute, elle est même drôlement encouragée par la pub et la société de consommation. Et donc, on assiste à une gros retour des visions alimentaires sucrées dans l’art, visions qui sont à 90% dénonciatrices de la société de consommation.

Voilà, un ptit résumé. Il y aurait une montagne de choses à dire sur le thème, mais je ne m’étends pas plus parce que cela constitue l’un de mes thèmes pour mon master 2, donc, pas tout d’un coup ! Et maintenant, si vous êtes toujours là après ce long pavé, petit tour artistique :

Natures mortes de confiseries et vanités anciennes

XVIIe siècle

1630-35

Abraham Mignon

Albert Samuel Anker 1896

Georg Flegel

Clara Peeters 1608

Georg Flegel vin et sucreries 1690

Georg Flegel desserts

Georg Flegel Nature morte avec pain et sucreries 1630

Osias Beert

Osias Beert

Osias Beert

Natures mortes et vanités contemporaines

Bernard Salunga

Cheech Sanchez

Damien Hirst

Dave Lebow

Elisa Anfuso

Eric A Ton

Erika Yamashiro

Lee Price

MabTO

Mark Ryden

Mark Scheider

Laurent Meynier

Scott Hove

Vanessa Wong

Sucreries et gourmandises dans l’art contemporain

Anne Barlow

Boo Ritson

Hubert de Lartigue

Cesar Santander

Christian Carlini

Cynthia Poole

Daniel Sannwald

Doug Bloodworth

Carl Warner

tanya schultz

ian bodnaryk

luigi benedicenti

nicola freeman

pamela michelle johnson

robert townsend

sarah e wain

sarah graham

Will Cotton

PS : Le terme « friandise » ne désigne pas à la base, un objet sucré, mais le goût des mets délicats. Etre « friand », c’est être gastronome en fait, c’est apprécier la nourriture fine, et sans excés. Ce terme est le contraire de la gloutonnerie, la goinfrerie, et de la gourmandise, qui induit à la base la notion de voracité. Ces trois mots sont le Mal, et la friandise, c’est le Bien (les majuscules sont là à dessein, tout ça, c’est très religieux). Si la friandise est un peu réprouvée par la morale, en revanche, elle ne constitue pas un affront ou une menace (carrément), car les « friands » ne vivent pas pour manger, contrairement aux « gourmands » ou aux « goinfres ». Donc, on peut représenter les mets délicats de la friandise, sans tomber dans le péché. La friandise devient le met lui-même vers le XVIe siècle, et ensuite, il devient l’aliment général, sucré de préférence.

Bonne soirée mes licornes !